L'affrontement de samedi entre l'armée israélienne et les colons juifs - Le gouvernement Sharon risque d'imploser

Jérusalem — Sept ans après l'assassinat par un extrémiste juif de leur premier ministre, Yitzhak Rabin, les Israéliens découvrent ces jours-ci avec effarement que des juifs peuvent encore se battre physiquement ou verbalement contre d'autres juifs, y compris au sein de leur propre gouvernement. En envoyant samedi, à la fin du sabbat (jour de repos hebdomadaire des juifs), les soldats de Tsahal affronter les colons de l'implantation sauvage et illégale d'Havat Gilad, au nord de la Cisjordanie, le ministre travailliste de la Défense, Benyamin Ben Eliezer, a provoqué une grave crise politique qui ravive dans le pays de vieilles fractures — entre religieux et laïcs, entre droite et gauche — étouffées depuis deux ans par la lutte contre l'Intifada.

Une crise d'une telle violence qu'elle menaçait hier — avant l'attentat d'Afula — de faire imploser le gouvernement Sharon. Le ministre de la Défense, qui a entrepris de faire démanteler une partie des colonies sauvages implantées dans les territoires palestiniens a en effet été traité de «couard, mauviette, menteur et imbécile» par son collègue ultrareligieux Effi Eitam. Devant le tollé provoqué par ces propos, le ministre de tutelle des colons a accepté de présenter ses excuses en conseil des ministres tout comme Sharon et Ben Eliezer ont du formuler les leurs pour avoir fait intervenir l'armée durant le sabbat. Mais le ministre de la Défense a menacé de démissionner en arguant que «le manque de soutien de la part des membres du gouvernement dans l'application de la loi sont de la plus haute gravité». Il a par ailleurs exigé que le chef du conseil rabbinique des colons de Cisjordanie soit poursuivi en justice pour avoir publié une décision rabbinique interdisant aux colons et aux soldats d'évacuer la moindre implantation sauvage «même s'ils doivent être punis par la loi». «Je vous conjure de ne pas revenir aux scènes atroces d'il y a sept ans [le meurtre de Rabin]» a clamé Ben Eliezer devant la commission de la Défense et des Affaires étrangères de la Knesset. «Vous, les rabbins, qui demandez aujourd'hui aux colons de ne pas évacuer les implantations sauvages, vous êtes les mêmes qui, il y a sept ans, avez donné des ordres qui ont conduit à l'assassinat d'Yitzhak Rabin!...» Cette crise a commencé par un simple jeu politique. Benyamin Ben-Eliezer, qui a laissé s'installer en paix des dizaines de colons dans des implantations sauvages, a soudain décidé de leur déclarer la guerre pour restaurer son blason — sérieusement terni — d'homme de gauche à la veille des primaires du parti travailliste qui, en novembre, choisiront le candidat aux prochaines élections. Le premier ministre, Ariel Sharon, n'y a vu que des avantages alors que les États-Unis lui demandent à longueur de journée de relâcher la pression sur les territoires palestiniens. Quand au Conseil des colons, il n'a — dans un premier temps — guère été surpris par la décision prise par Ben Eliezer: les fameuses implantations sauvages — dont la plupart sont vides — ont précisément été créées par les colons pour, le moment venu, servir de monnaie d'échange et être démantelées en lieu et place des «vraies» colonies construites avec l'aval du gouvernement.

Personne n'avait prévu la flambée de violence qui a embrasé ces derniers jours quelques centaines de colons — des jeunes pour la plupart — et qui a poussé les uns et les autres à durcir le ton.

Hier, la tension restait très forte à Havat Gilad, où les affrontements du week-end ont fait une cinquantaine de blessés (une trentaine parmi les soldats, une vingtaine parmi les colons).

Quelque 200 colons restés sur place ont même entrepris de reconstruire des structures démolies par l'armée, notamment une synagogue, faisant redouter de nouveaux incidents. Les Israéliens, qui se déclarent en majorité favorable au démantèlement des colonies, sont en train de comprendre à quel point cet objectif sera difficile à atteindre. Témoin, la réaction hier d'Alex Fishman, l'éditorialiste-vedette du Yedioth Aharonoth, le plus grand quotidien d'Israël: «Ceux qui commencent par jeter des pierres aux soldats finiront un jour par tourner contre eux des armes. [...] Cette affaire n'est qu'un avant-goût de ce qui risque de nous arriver le jour où il y aura ici un règlement politique sous supervision américano-européenne. [...] Si nous ne faisons rien aujourd'hui contre les fauteurs de trouble, la situation sera beaucoup plus dangereuse demain.»