À l'aube du sommet de Monterrey, un rapport accablant sur l'aide internationale - L'avarice des pays riches

À moins d'une réforme en profondeur des institutions financières internationales et des comportements des pays riches à l'égard du Sud, "l'aide étrangère sera de plus en plus considérée comme une activité négligeable, un simple rouage dans un ordre établi où la pauvreté est jugée acceptable", dit un rapport international produit par une coalition de 35 ONG des quatre coins du monde.

Alors que s'ouvre à Monterrey, au Mexique, le sommet de l'ONU sur le financement du développement, cette importante étude rendue publique aujourd'hui pointe un doigt accusateur en direction des pays riches et documente leur stupéfiante avarice. Elle note que sous les beaux discours tenus depuis trente ans, on assiste dans les faits à une détérioration massive de l'aide internationale, pendant que 1,2 milliard de personnes dans le monde, pour la plupart des femmes et des enfants, doivent encore se débrouiller avec moins d'un dollar américain par jour - et que 150 millions d'enfants, disait encore un tout récent rapport de l'UNICEF, souffrent de malnutrition dans les pays en développement.

Peut-on espérer que le sommet de Monterrey procédera aux profondes réformes réclamées dans ce rapport intitulé Bilan de l'aide 2002? Pas très optimistes, ses auteurs prophétisent une nouvelle fournée de phrases creuses. Le "consensus de Monterrey", la déclaration finale du sommet concoctée par l'ONU et que les chefs d'État seront invités à entériner en fin de semaine, "est un document profondément stérile, sans aucun engagement à l'égard d'une série même modeste de nouvelles propositions sur l'élimination de la pauvreté". Un document "vide comme une cloche", affirmait hier Gerry Barr, pdg du Conseil canadien pour la coopération internationale (CCCI), membre de la coalition.

Jamais les 30 pays membres de l'OCDE n'ont été aussi riches et jamais "ils n'ont été aussi radins", écrit-on dans le rapport. Il y a des statistiques qui ne mentent pas:

- La richesse par habitant dans les pays donateurs a doublé depuis 1961, pour se rapprocher de 30 000 $ par année en 2000, alors que leur aide par habitant est inférieure à ce qu'elle était il y a quarante ans;

- L'aide s'est particulièrement tarie dans les années 90: elle a régressé de 12 % depuis le Sommet de la terre de Rio en 1992. Les donateurs y consacrent aujourd'hui "une part lamentable de leur richesse" - 0,19 % de leur PNB en 2000. "Ça n'a jamais été aussi insignifiant." C'est en tout cas très loin de l'objectif de 0,7 % que les riches s'étaient promis d'atteindre dès 1969. Avec le résultat que l'aide des États-Unis (que le président George W. Bush veut faire passer, vient-il tout juste d'annoncer, de dix à 15 milliards sur trois ans) dépasse à peine 0,1 % de son produit national brut. Celle du Canada (2,2 milliards de dollars canadiens pour 2002-2003) représente 0,26 % de son PNB.

Si tant est que l'on puisse encore parler d'aide, ajoute le Bilan..., qui étudie les tendances de l'aide au développement depuis une dizaine d'années, les compressions budgétaires en ce domaine "ont été beaucoup plus marquées que dans les autres secteurs de dépenses publiques". Il n'a aucun scrupule à soutenir que les pays riches ont au moins en partie effacé leurs déficits budgétaires sur le dos des pays pauvres.

Plan d'action

Encore que l'augmentation de l'aide, bien qu'essentielle, ne serait pas pour autant une panacée. Car non seulement cette aide a-t-elle diminué, mais elle est aussi très mal utilisée. "Sauf à tracer la voie d'une restructuration des relations financières, commerciales et écologiques dans le monde, il sera impossible d'éliminer la pauvreté par le seul moyen de l'aide." Dans l'état actuel des choses, dit la coalition, les pratiques de coopérations dictées par le Nord dans l'irrespect des situations locales aggravent souvent la pauvreté et les inégalités.

Dans un plan d'action en six points, le Bilan... plaide pour l'application de la règle du 0,7 % du PNB, ce qui dégagerait une somme de 100 milliards. Ce qui n'est pas tant demandé au regard des dizaines de milliards dégagées au nom de la "guerre contre le terrorisme" depuis le 11 septembre dernier; ou du fait que les États-Unis dépensent 33 fois plus pour l'armée que pour l'aide.

Le document recommande l'annulation inconditionnelle de toutes les dettes des 52 pays les plus pauvres (une somme de 71 milliards en comparaison des 53 billions que totalisent les actifs financiers des pays avancés de l'OCDE).

Il propose en outre que soient réduites les obligations pour les pays pauvres d'avoir recours à la coopération technique (CT) provenant des pays donateurs. Les pays en développement sont souvent obligés de payer pour des "conseils coûteux et souvent inadaptés". Le Japon est un beau cas: pour lui acheter des services dans le cadre de son aide bilatérale, le Népal est tenu de conclure des contrats en yen avec des ressortissants japonais par ailleurs exonérés d'impôts et de droits de douane. Dans les faits, signale par ailleurs le rapport, "une bonne partie de l'aide étrangère est dépensée à l'intérieur du pays donateur".

Dans la même veine, il faudrait absolument renverser la tendance des donateurs et des institutions internationales à lier leur aide à des dizaines de conditions. Le FMI a fixé en moyenne 114 conditions pour les prêts accordés aux pays de l'Afrique subsaharienne en 1999. Les exigences des créanciers, souligne le rapport, sabotent trop souvent la capacité des autorités locales à lutter contre la pauvreté. Un peu plus de souplesse, dit M. Barr sans se faire d'illusions, ne ferait pas de tort. Dans la plupart des pays pauvres, faut-il le rappeler, on consacre plus d'argent à payer sa dette qu'à faire des dépenses en santé et en éducation.