Les vieux démons ethniques viennent hanter la RDC

Les conflits perdurent en République dmocratique du Congo.
Photo: Agence Reuters Les conflits perdurent en République dmocratique du Congo.

Masisi — Sur la colline verdoyante, de petites chèvres sont occupées à brouter. Dans cette région du Nord-Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), l'herbe est grasse. Des femmes, sourire aux lèvres, sont venues récupérer le précieux bétail, offert par une ONG locale. «Ici, faute de revenus suffisants, posséder un troupeau permet de se constituer une épargne», explique Farongo Mpirikanyi, le président d'Action communautaire pour le développement rural intégré (ACODRI). Mais ce don est conditionné: les bénéficiaires ne doivent pas vendre la chèvre tout de suite et faire en sorte d'avoir un petit. Celui-ci doit être donné à une femme d'une autre ethnie. «On organise la solidarité pour diminuer les tensions entre les ethnies», ajoute Farongo.

À trois semaines des premières élections libres en RDC depuis l'indépendance, en 1960, le 30 juillet, le démon «ethnique» menace une fois encore le Congo sur son flanc est. Et il faudra bien plus qu'une distribution de chèvres pour apaiser les tensions, concentrées autour des Tutsis et des Hutus congolais, assimilés aux rwandophones. Au Congo, personne n'a oublié le génocide des Tutsis au Rwanda, l'afflux de réfugiés hutus et la guerre menée sur les terres congolaises par Paul Kagame, président du Rwanda, pour punir les génocidaires.

Laurent-Désiré Kabila, feu le père de l'actuel président, avait profité de l'appoint rwandais pour renverser Mobutu à Kinshasa. Mais une fois installé au pouvoir, l'allié est devenu encombrant. «Kagame a cru pouvoir diriger le Congo, il a eu tort», analyse le père Didier de Failly, un universitaire belge, au Congo depuis 40 ans. En 1998, Kabila et Kagame entrent en guerre, appelant des alliés régionaux à la rescousse: la «Première Guerre mondiale africaine» cause la mort de quatre millions de personnes.

La guerre a réveillé les vieilles rancoeurs. Certains Tutsis, les Banyamulenge, ont combattu dans les rangs rwandais contre leurs frères congolais. «On s'est rappelé qu'ils n'étaient arrivés qu'au XIXe siècle et qu'ils avaient pris le nom d'une terre, Mulenge, qui ne leur appartenait pas», raconte de Failly. Ils sont devenus des traîtres. Dans l'autre camp, les ex-génocidaires hutus rwandais, les Interahamwe, se cachent dans les montagnes des Kivus Nord et Sud, terrorisent la population, violent les femmes.

Avec l'accord de paix, en 2002, les ennemis d'hier se sont retrouvés dans le même gouvernement de transition. Dans les campagnes, il a fallu réapprendre à vivre ensemble. «On recommence à se marier entre nous», dit Odette Luendi, une des femmes bénéficiaires du programme d'ACODRI. À ses côtés, Léocadie, une Tutsie, ne dit pas autre chose. Mais lorsqu'on leur demande leur choix pour la présidentielle, les sourires disparaissent. Léocadie n'ose pas dire devant Odette qu'elle votera pour Azarias Ruberwa, le vice-président banyamulenge. Odette est hunde et, dans cette contrée, son ethnie est minoritaire. À la radio, les politiciens locaux ont appelé les Hundes à voter Kabila pour leur éviter d'être marginalisés par les Tutsis.

À Goma, Farongo (tutsi) fait partie, avec son amie Marie Mwira (hunde), de la commission électorale indépendante. Ils essaient de renouer les fils d'une relation perdue. «Notre travail de réconciliation menace chaque jour d'être réduit à néant», se désespère Marie. En 2004, à Bukavu, après une attaque de Laurent Nkunda, un milicien dissident rwandophone, les Banyamulenge ont fui par peur des représailles. Farongo ne met plus les pieds à Bukavu. Ces derniers mois, les attaques de miliciens hutus rwandais ont repris avec force, nourrissant un peu plus la haine. Venus de Kinshasa, les politiciens jettent de l'huile sur le feu. Certains ont déclaré vouloir chasser les étrangers du Congo. «Certains ont commencé à me dire: "Toi, tu es amie avec les Rwandais, on va s'occuper de toi"», confie Marie.

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