Chine : souvenirs de la révolution culturelle

En 1971, dans la campagne chinoise, des paysans étudient les oeuvres de Mao Zedong, guidés par des gardes rouges.
Photo: Agence France-Presse (photo) En 1971, dans la campagne chinoise, des paysans étudient les oeuvres de Mao Zedong, guidés par des gardes rouges.

La «grande révolution culturelle prolétarienne», il y a quarante ans, a durablement bouleversé une génération entière d'intellectuels. Lancée en mai 1966, cette campagne a officiellement pris fin en 1976, l'année de la mort de Mao Zedong et de la chute de la «bande des quatre». Près de trois millions de personnes auraient perdu la vie dans cette catastrophe humaine, politique et économique, selon Jung Chang et Jon Halliday (Mao, l'histoire inconnue, Gallimard, 844 p). Quatre personnages, jeunes acteurs ou victimes — les deux, parfois — témoignent de ces années de chaos et tentent d'analyser cette sombre page de la République populaire de Chine.

Nie Yuanzi. 85 ans. Elle était en 1966 secrétaire du Parti communiste du département de philosophie de l'université de Pékin (Beida).

Le 25 mai, elle rédige le premier dazibao (affiche en grands caractères) appelant «les intellectuels révolutionnaires» à «s'unir autour de Mao et du comité central» et les étudiants à se rebeller contre leurs professeurs. Le 1er juin, le Grand Timonier qualifie ce «premier dazibao marxiste-léniniste» de «déclaration encore plus belle que celle de la Commune de Paris». Cet affichage est donc considéré comme l'un des événements fondateurs de la révolution culturelle et Mme Nie y gagne l'embarrassante réputation d'avoir été la «maîtresse des gardes rouges». Victime de règlements de compte internes quand la révolution s'essouffle, accusée d'être trop tiède par Jiang Qing, l'épouse de Mao, elle a payé cher son engagement, surtout après la «démaoïsation»: elle a passé dix-sept ans en camp de détention et en prison.

«Quand, le 16 mai 1966, le Parti annonça le lancement de la révolution culturelle, j'ai senti que l'on allait traverser une période critique. Je pensais que la Chine était sur la pente du révisionnisme. J'étais une fervente communiste, prête à me sacrifier pour le Parti. J'ai tout de suite estimé qu'il était de mon devoir de participer à ce mouvement.

«Je croyais que le Parti était en danger. Personne ne m'a demandé d'écrire le fameux dazibao. J'ai pris cette initiative avec six autres de mes collègues; j'en ai surtout rédigé le dernier paragraphe où j'appelle les camarades à "exterminer fermement, complètement et totalement tous les révisionnistes à la Khrouchtchev" et à "tenir haut le drapeau rouge de la pensée Mao Zedong..." Je n'ai pas personnellement participé à des "séances de lutte", quand des gens accusés d'être des "contre-révolutionnaires" étaient bousculés, insultés, frappés par tout un groupe, mais je savais que des élèves torturaient leurs professeurs au sein même de l'université. Certains coiffaient les enseignants de bonnets d'âne et suspendaient à leurs cous des pancartes dénonçant leurs "crimes". L'ambiance était chaotique. Les cours étaient interrompus. Tout le monde était mobilisé.

«Après l'affichage du dazibao, j'étais devenue une sorte de célébrité, et les gens venaient à l'université pour me rencontrer. Je les fuyais en me réfugiant dans un bureau vide. Mao m'a fait l'honneur, en juin, de me recevoir pour me demander comment évoluait la situation dans Beida. Il m'a demandé de former un comité de la révolution culturelle.

«J'étais naturellement heureuse d'être reçue par lui, mais je ne comprenais pas très bien pourquoi il me félicitait. Je ne comprenais pas les tenants et les aboutissants de ce mouvement, j'ignorais les luttes de pouvoir en cours. Je ne regrette pas d'avoir écrit ce dazibao. On ne peut pas renier son passé, mais, si j'avais su la vérité, je ne l'aurais pas fait... En 1968, j'ai été mise au placard. Puis interrogée. Auparavant, j'avais voulu démissionner, et dissoudre le comité dont j'étais responsable. J'étais certes en faveur du lancement de la révolution culturelle, mais je n'étais pas d'accord avec la façon dont les choses se passaient. J'ai ensuite été arrêtée et placée en isolement durant un an dans une pièce glaciale aux fenêtres obstruées par des planches et des journaux, où je n'avais que le droit d'être immobile, debout, assise ou couchée, sans jamais pouvoir me déplacer.

«Plus tard, j'ai été envoyée en camp de détention dans la province du Jiangxi. La femme de Mao, Jiang Qing, m'accusait d'être une contre-révolutionnaire! En 1978, deux ans après la chute de la "bande des quatre", Deng Xiaoping, qui avait été lui-même victime de cette purge, a voulu se venger en me faisant de nouveau emprisonner. En 1983, j'ai été condamnée à dix-sept ans de prison. J'en suis sortie en 1986, car les années précédentes en détention ont été comptabilisées. Avec le recul, je sais à quel point cette révolution a été un désastre pour la Chine. Mais quand on compare nos critiques des capitalistes à l'époque à la lumière de l'évolution actuelle de mon pays, je me dis finalement qu'il y avait quand même des côtés positifs à cette révolution...»

La révolution culturelle dans les campagnes reculées

Liu Xinglong. 50 ans. Écrivain originaire de la province centrale du Hubei, il a été paysan et ouvrier dans des régions pauvres.

À l'époque de la révolution culturelle, il habitait dans un village de sa province natale. Ses livres, dont certains sont publiés en France aux éditions Bleu de Chine, sont considérés comme des exemples d'un «nouveau réalisme» littéraire à la chinoise et racontent des histoires de ce petit peuple dont il a partagé la vie.

«À l'époque, j'étais en cinquième année à l'école primaire. Je me souviens que la radio avait annoncé que des gardes rouges avaient été reçus par Mao. À Hongshan, le village de montagne où j'habitais, personne ne savait ce qu'étaient ces fameux gardes rouges, et tout le monde était très excité à l'idée d'en voir des représentants. Un jour, il en arrive trois, à vélo. Ils avaient l'air de types normaux; seul un brassard rouge les distinguait. J'étais un peu déçu. Le lendemain, distribution générale de brassards aux écoliers. Mais on ne les a jamais portés: on les a mis de côté et on en a fait des mouchoirs et des culottes.

«Avec le temps et au fil des lessives, je me souviens que les caractères vantant la pensée de Mao Zedong disparaissaient peu à peu sur le tissu de nos caleçons... La révolution culturelle, dans ce genre de campagnes reculées, a servi à certains à régler des comptes personnels. Dans mon village, ceux qui ont fait les frais des 'séances de lutte' sont ceux qui avaient déjà mauvaise réputation. Puisque le mouvement était censé être une révolution du peuple contre les cadres afin de nettoyer le parti de ses éléments contre-révolutionnaires, tout le monde en profitait. Cela a provoqué pas mal de chaos. Imposer à un tel ou un tel l'une de ces fameuses séances de lutte était un moyen de montrer son pouvoir à quelqu'un de plus élevé que soi. Parfois, il n'y avait pas de victimes en vue, alors on allait en chercher à l'extérieur.

«J'ai connu, en 1967, durant cette révolution, la première terreur de ma vie: un groupe de gardes rouges venu des environs a encerclé le lieu de réunion du village qui était en fait la boutique de ma mère, et j'ai eu très peur pour elle. La situation a rapidement dégénéré. J'ai vu de la fumée, j'ai entendu des explosions, on se battait au coeur du village ! J'avais 11 ans. Et puis les assaillants se sont retirés comme une vague... Bilan, un mort, et ma mère traumatisée.

«Je me rappelle très bien l'arrestation de la "bande des quatre", en 1976. Je jouais dans la troupe d'un théâtre amateur de mon unité de travail. J'étais ouvrier. Au moment d'une répétition, des gens arrivent avec des tambours et exigent que nous nous arrêtions. Le lendemain, on s'entraîne à nouveau, mais on nous dit qu'il fallait changer les paroles, en raison des développements politiques. Mais on n'arrivait pas à retenir les nouveaux refrains... Pour moi, la révolution culturelle, c'est le symbole de la lutte, le contraire du confucianisme, qui est la philosophie du compromis.»

Rétablir la vérité historique

Ding Dong. 55 ans. Éditeur, notamment rédacteur en chef d'une revue sur l'histoire contemporaine de Chine publiant photos et textes personnels se démarquant de la vision officielle du passé.

Pour lui, il s'agit de «préserver la mémoire historique» en privilégiant des «vues personnelles» afin de «rétablir la vérité historique».

«J'avais 15 ans en mai 1966. Je garde du début de cette époque de la révolution culturelle un souvenir heureux d'écolier en vacances: le 3 juin, les cours se sont arrêtés. J'appartenais à une catégorie sociale qui n'était pas incluse dans les cinq prestigieuses "catégories rouges", comme celle des cadres, des militaires, des paysans, des ouvriers ou des descendants de soldats morts tombés au champ d'honneur durant les guerres patriotiques, je ne pouvais donc prétendre être à la tête des gardes rouges de mon école. Mais dans ma section, il y avait beaucoup de fils de cadres.

«Dans ma promotion, il y avait le fils de Deng Xiaoping et la fille de Liu Shaoqi [président de la République, rival que Mao fera emprisonner jusqu'à ce que mort s'ensuive, en 1969]. Ironie de l'affaire, elle était très active dans mon lycée: elle critiquait des élèves pour leurs vues contre-révolutionnaires, mais quand son père est tombé en disgrâce, ceux qui avaient été critiqués par elle ont été félicités et vice versa... En fait, la chute de Liu Shaoqi a eu pour conséquence d'assouplir les critères de promotion chez les gardes rouges et, en dépit de mon origine, je me suis retrouvé dans le cercle de pouvoir dans mon lycée.

«Je suis devenu rédacteur en chef d'un petit journal de l'école. Ça m'a permis de m'initier à mon futur métier, mais aussi d'écrire des choses pas très sympas contre certains de mes camarades: un jour, j'en ai accusé quatre d'émettre des doutes sur la révolution. Résultat, ils ont été arrêtés et ont passé six mois en prison. Quand j'y pense, j'ai honte.

«Ces élèves avaient une pensée indépendante, moi j'étais aveuglé par la propagande... Sur le plan politique, il ne faut pas idéaliser Liu Shaoqi, victime de Mao: je pense qu'au début de la révolution culturelle, il voulait nous refaire le coup de la campagne des Cent Fleurs [menée de février à juin 1957], pour forcer les intellectuels à critiquer le parti pour mieux les réprimer. Mais pourquoi Mao Zedong a-t-il lancé la révolution culturelle? Parce qu'il voulait éviter l'émergence d'un Khrouchtchev chinois et éliminer l'influence du président Liu Shaoqi sur les responsables provinciaux. Mais les choses ont été beaucoup plus loin que ce qu'avait prévu Mao et ce n'est qu'en 1969, au IXe congrès du Parti, qu'il est arrivé à reprendre en main une situation qui lui échappait. Même l'armée s'est divisée sur la question de la révolution culturelle: ça, le Grand Timonier ne l'avait pas prévu non plus...»

Si c'était à refaire...

He Jiahong. 53 ans. Juriste, professeur de droit à l'université du peuple, à Pékin, auteur de romans policiers, publiés en français aux éditions de l'Aube, dans la collection «L'Aube noire».

Il a fait partie de la génération dite des «jeunes instruits» qui a été envoyée à la campagne et s'est retrouvée à l'âge adulte avec un niveau scolaire de l'école primaire. Mais He est parvenu à rattraper son retard: il est docteur en droit de l'université de Chicago.

«En 1966, j'avais 13 ans, j'étais à l'école primaire et j'appartenais à une "catégorie noire" sur le plan familial: mon grand-père était général du Kuomintang et mon père avait été lieutenant-colonel dans l'armée de Tchang Kai-chek! Inutile de vous dire que mon avenir dans les brigades de gardes rouges — un but dans la vie comme tout jeune écolier — était compromis. Ma première demande d'intégration a d'ailleurs été refusée par mes camarades en raison du passé de ma famille.

«J'étais humilié: j'étais le meilleur élève de ma classe et j'étais snobé par mes pairs, moins brillants que moi. J'ai dû attendre quelques mois avant d'être finalement accepté. Je commençais à me promener dans Pékin, dans une atmosphère de vacances, Petit Livre rouge en main. Avec deux copains, on montait dans les bus et on déclamait la prose ou la poésie de Mao devant le regard bienveillant des adultes. Un jour, je suis allé place Tiananmen pour assister à l'un de ses discours. Je pense que je l'ai aperçu, mais je n'en suis pas sûr, j'étais trop loin, perdu dans la foule.

«En 1969, comme tous mes camarades, j'ai été envoyé à la campagne, pour travailler aux côtés des paysans. J'étais naturellement volontaire et enthousiaste pour ce voyage au pays des héros du maoïsme. Moi aussi, je me sentais un héros: sur le trajet vers la gare où nous allions prendre un train pour la province du Helonjiang, près de la frontière avec l'Union soviétique, les gens acclamaient les jeunes gardes rouges.

«Arrivés sur place, on allait un peu déchanter: il faisait froid, on travaillait comme des bêtes, moins en hiver à cause de la température, mais quatorze heures par jour en été et pendant les moissons. On ramassait le soja à mains nues. Plus tard, je suis devenu conducteur de tracteur, c'était moins pénible. On ne mangeait jamais de viande, presque pas de légumes, juste des galettes de soja.

«Après la mort de Lin Biao en 1971 [chef de l'armée et dauphin désigné de Mao, victime de luttes internes et mort dans un mystérieux accident d'avion en Mongolie], j'ai commencé à me poser des questions sur la révolution. J'ai compris que les chefs de la Chine nous avaient pris pour des imbéciles, que l'on avait été trompés. Plus tard, après mon retour à Pékin et ces huit années à la campagne, je suis devenu plombier et j'ai fini par reprendre des études. J'ai passé ma licence en droit à l'âge de 30 ans. J'ai décroché mon doctorat neuf ans plus tard à Chicago.

«Quand je repense à tout ça et que je m'interroge sur la Chine d'aujourd'hui, ce pays où les gens ne croient plus à rien à part les valeurs matérielles, je ne regrette pas d'avoir vécu la vie aux côtés des paysans, j'éprouve une certaine nostalgie pour mon enthousiasme de l'époque. Mais si c'était à refaire, quand même, je ne le referais pas: j'ai perdu à la campagne les meilleures années de ma jeunesse...»