Une lutte pour le pouvoir avant tout

Mao Zedong et son ministre de la Défense, Lin Biao, peu après le déclenchement de la révolution culturelle, en septembre 1966. Ce dernier devait trouver la mort en 1971 dans un «accident» d’avion après la découverte d’un complot pour renverse
Photo: Mao Zedong et son ministre de la Défense, Lin Biao, peu après le déclenchement de la révolution culturelle, en septembre 1966. Ce dernier devait trouver la mort en 1971 dans un «accident» d’avion après la découverte d’un complot pour renverse

La révolution culturelle porte mal son nom: comme l'écrivit le sinologue belge Simon Leys qui, avant tout le monde et contre le maoïsme bien-pensant des intellectuels occidentaux, avait très tôt compris les réalités de ce mouvement, cette «révolution culturelle n'eut de révolutionnaire que le nom, et de culturel que le prétexte tactique initial; [elle] fut une lutte pour le pouvoir, menée au sommet entre une poignée d'individus, derrière le rideau de fumée d'un fictif mouvement de masses».

Le 16 mai 1966, sur l'ordre de Mao Zedong, le comité central du Parti communiste chinois lance ce mouvement destiné à «éliminer» de l'appareil des «éléments de la bourgeoisie» qui s'y étaient «infiltrés». Il s'agit de purger un parti en pleine glissade «révisionniste». En fait, depuis l'épouvantable échec du Grand Bond en avant (1958) et ses dizaines de millions de morts, le Grand Timonier a dû opérer un repli tactique. De facto, il a perdu beaucoup de son pouvoir et de son influence. Le président Liu Shaoqi le critique ouvertement pour ce désastre. Il lui faut donc trouver un moyen de reprendre les commandes. D'où l'idée d'une vaste purge du parti et de ses structures bureaucratiques.

À l'hiver précédent, une pièce de théâtre écrite par le vice-maire de Pékin, Wu Han, qui raconte les déboires d'un certain Hai Rui, mandarin de la cour de la dynastie des Ming (1368-1644) puni par l'empereur pour avoir osé critiquer le souverain, va servir de prétexte à Mao pour lancer sa «révolution»: dans un article d'un certain Yao Wenyuan, futur membre de la «bande des quatre», la pièce est dénoncée au prétexte qu'elle serait une critique implicite du limogeage par Mao — «l'empereur...» — de l'ex-ministre de la défense Peng Dehuai, l'un de ses rivaux.

Les gardes rouges

Dès lors, tout est en place pour le lancement de la «grande révolution culturelle prolétarienne» destinée à épurer le parti des «ennemis du socialisme» s'efforçant de «restaurer le capitalisme». En créant les «gardes rouges», Mao appelle la jeunesse étudiante à «bombarder les états-majors»: à partir de juin, écoles et universités sont fermées, permettant à des bandes fanatisées de se répandre dans toute la Chine et à tous les niveaux de ses institutions — appareil du parti, armée, État —, pour ébranler le système.

Professeurs et enseignants sont humiliés, battus et torturés ainsi que tous les suspects d'activités «révisionnistes» ou «contre-révolutionnaires»; les maisons des «bourgeois» sont pillées, un climat de guerre civile règne sur le pays, tandis que se multiplient des affrontements armés entre factions rivales. Des centaines de milliers, voire des millions, de personnes trouveront la mort dans ce déchaînement de violences.

Mais si la chronologie officielle date la fin de la révolution culturelle à octobre 1976, après la mort de Mao, les années de sang auront duré à peine deux ans. Dès 1967, le Grand Timonier se rend compte qu'il ne contrôle plus la situation. Il se voit contraint d'appeler l'armée — elle-même divisée — à la rescousse pour rétablir l'ordre et faire redémarrer l'économie. Le IXe congrès du PCC annonce en 1969 la fin victorieuse de la «révolution». S'ensuivent des années de lutte de pouvoir et de règlements de comptes en coulisses qui s'achèveront par la chute de la «bande des quatre».

Aujourd'hui, le pouvoir chinois continue d'imposer un black-out médiatique pour empêcher qu'un travail de mémoire ne sape la légitimité historique du parti dont Mao reste malgré tout le symbole ambigu. Si l'actuelle direction reconnaît que la révolution culturelle fut «dix années de catastrophe», le temps ne semble pas encore venu de déclencher un débat public aux conséquences imprévisibles...