Le Mexique polarisé

Andrés Manuel López Obrador a tenu une gigantesque rencontre électorale mercredi à Mexico.
Photo: Agence Reuters Andrés Manuel López Obrador a tenu une gigantesque rencontre électorale mercredi à Mexico.

Les Mexicains se présentent aux urnes demain, 2 juillet, dans une atmosphère ultra-polarisée, pour élire un président et renouveler le Congrès. La droite et la gauche (mais de quelle gauche s'agit-il, justement?) sont au coude à coude. Polarisée comme la société mexicaine l'est elle-même, entre une élite qui refuse de se réformer et une majorité de la population frustrée de ne pas pouvoir savourer les fruits en vitrine d'une croissance macroéconomique soutenue. Pauvres contre riches? Le cliché s'applique à la lettre à la veille de ce scrutin présidentiel capital, le deuxième à se tenir depuis l'éviction, en 2000, de la longue «dictature parfaite» du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI).

À droite, Felipe Calderón, catholique pratiquant, technocrate bien élevé, diplômé de l'université Harvard, champion pro-business de l'investissement privé et du libre-échange comme moteur de la création d'emplois et remède au flot apparemment inépuisable des Mexicains qui vont chercher du travail aux États-Unis. Son slogan: «Les mains propres». Pour stimuler l'investissement dans un Mexique où l'évasion fiscale est moins l'exception que la norme, il réduirait les impôts des entreprises et des nantis. Ancien secrétaire à l'Énergie, le candidat du Parti Action nationale (PAN), dont le père fut l'un des fondateurs dans les années 1930, promet d'agir dans la «continuité responsable» en bâtissant sur les acquis, du reste fragiles, du président sortant Vicente Fox. Prévisible et rassurant.

À gauche, le charismatique candidat du Parti de la révolution démocratique (PRD), Andrés Manuel López Obrador, dit Amlo, présente une personnalité politique radicalement différente — et, pour de multiples raisons, autrement moins limpide. Âgé de 52 ans, veuf et père de trois enfants, issu de l'aile gauche du PRI au sein duquel il a longuement milité avant de le quitter en 1988 avec Cuauhtémoc Cárdenas, il vit dans un modeste appartement et se déplace ostensiblement dans une vieille Nissan, avec chauffeur. «Pour le bien de tous, d'abord les pauvres», plaide-t-il. Il a lancé sa campagne électorale à Metlatonoc, un village du Sud-Ouest qui possède l'insigne honneur d'avoir le plus bas niveau de vie du Mexique. Il l'a clôturée mercredi dernier sur le Zocalo, la place centrale de la capitale, devant plus de 200 000 personnes.

À titre de maire de Mexico, de 2000 à 2005, Amlo s'est construit une large base électorale et croit pouvoir appliquer à l'échelle nationale les politiques qui l'ont rendu populaire à la mairie pour réaliser un panier de promesses évaluées à 20 milliards $US. À savoir: augmenter les pensions et réduire les prix du gaz et de l'électricité; élargir l'accès à l'eau potable, aux soins de santé et à l'éducation; verser un montant de 70 $US aux personnes âgées, aux handicapés et aux mères de famille monoparentale; puis, surtout, créer des «millions d'emplois» en appliquant ce que ses conseillers appellent un «New Deal mexicain» avec, à la clé, la construction de 600 000 à un million de logements, la mise en oeuvre d'un grand plan de reforestation et le lancement de vaste travaux d'infrastructure routiers et ferroviaires. Ce qui, prétend le candidat du PRD, contribuera à freiner les migrations vers El Norte de plusieurs centaines de milliers de personnes par année. «D'abord les Mexicains, ensuite les étrangers», martèle-t-il. Tout cela, sans augmenter les impôts.

Alors, comment? En mettant fin à l'ère des «avantages indus» et des «monopoles» dont profitent les riches; en s'attaquant à l'évasion fiscale, à la corruption et au gaspillage gouvernemental; en réduisant les salaires des fonctionnaires... Pas étonnant que López Obrador ait l'oreille du Mexique pauvre, celui qui réunit la moitié des 105 millions d'habitants d'un pays qui est, par ailleurs, la première puissance économique d'Amérique latine.

«De quoi ont-ils peur?», a lancé un Amlo provocateur lors d'un ralliement politique à Toluca, mardi dernier, en qualifiant ceux qui veulent lui faire perdre l'élection de «cols blancs criminels» qui ont fait fortune par trafic d'influence. «La vengeance n'est pas mon fort, je ne vais pas inventer des crimes... La seule chose qui va se produire est que le Mexique ne sera pas un pays de privilèges et que le gouvernement ne sera pas au service d'une minorité.»

Populiste, cet Amlo? La droite ne se gêne pas pour le hurler sur les toits et à la télévision. M. Calderón a passé moins de temps ces derniers mois à défendre son programme politique qu'à répéter que son adversaire représentait un «danger pour le Mexique», qu'il était un parent autoritaire et idéologique de l'antiaméricain président vénézuélien Hugo Chavez et que l'application de ses promesses électorales conduirait à l'effondrement économique du pays, allusion non voilée aux crises de 1982 et de 1995, qui ont durablement traumatisé la conscience mexicaine. «Ceux qui ne se souviennent pas de leur histoire sont condamnés à la revivre», a-t-il prévenu. Un tableau apocalyptique. Le puissant patronat mexicain a ouvertement ajouté son grain de sel à la campagne de peur contre López Obrador en diffusant la semaine dernière une série de spots négatifs dont le Conseil électoral, devant le tollé soulevé, a fini par exiger le retrait des ondes. Pour les électeurs inquiets qu'il visait, le message aura sans doute eu le temps de passer.

Avec le résultat qu'après avoir largement mené dans les sondages depuis deux ans, Amlo a été lentement rattrapé par son adversaire. Lequel choisiront les 71 millions d'électeurs appelés aux urnes demain? La course risque de se décider au photo finish. Les derniers sondages donnaient entre 2 et 5 % d'avance au candidat du PRD, avec une marge d'erreur qui revient à dire qu'ils sont à égalité, à environ 35 % des intentions de vote chacun. Les quatre à sept millions d'indécis se trouveront peut-être à trancher.

Quelle gauche ?

D'autant plus aiguisée est la course au Mexique qu'elle s'inscrit dans le débat sur l'élection successive de gouvernements de gauche en Amérique latine ces dernières années.

À laquelle des deux gauches latino-américaines appartient Amlo? À celle, populiste et dépassée, que certains voient en Hugo Chavez, le nouveau président bolivien Evo Morales et l'indéboulonnable Fidel Castro? Ou à celle, modérée et progressiste, qui réunit la Chilienne Michele Bachelet, l'Uruguayen Tabaré Vázquez et le Brésilien Luiz Inácio Lula sa Silva?

L'intellectuel Jorge G. Castañeda, ancien ministre des Affaires étrangères sous M. Fox, considère qu'il appartient à la première. Comme aussi le réputé historien mexicain Enrique Krauze, qui a traité Amlo de «Messie tropical» pour avoir évoqué dans ses discours l'oeuvre du mahatma Gandhi, de Martin Luther King, de Malcolm X et de... Jésus. «Il se prend pour le sauveur du Mexique, a répété l'historien sur différentes tribunes. Il a fait vibrer une corde, une corde religieuse. C'est dangereux, mais c'est irrésistible.»

Dans un récent questions-réponses paru dans Le Monde, Yvon Le Bot, spécialiste du mouvement zapatiste mexicain, désamorçait cette tendance lourde à la diabolisation. D'abord, Amlo a gouverné Mexico de manière responsable, laissant à la mairie un budget équilibré et une administration qui a augmenté ses rentrées d'impôts. M. Le Bot ne s'attend pas à ce qu'il gouverne différemment s'il est élu président: «Il n'y aura pas de rupture, mais une inflexion, une intervention accrue de l'État.» Le spécialiste note que López Obrador s'est entouré de personnes qui ont été liées aux privatisations des années 1980 et 1990 et qu'il a reçu l'appui de Carlos Slim, ce milliardaire et ami de la gauche qui possède, d'après Forbes, la troisième fortune mondiale.

Les marchés ont du reste jugé favorablement la performance d'Amlo à la mairie. Un rapport récent de la firme d'investissements Barclay Capital, relevé par The Washington Post, faisait état du «pessimisme des marchés devant la possibilité d'une victoire de López Obrador», alors que son mandat comme maire «n'apparaît pas inquiétant». Dans le même journal, une analyste de l'agence de crédit Moody's soulignait que les maires qui l'ont précédé avaient creusé la dette publique de la mégapole davantage que lui et que son gouvernement était «convenablement parvenu à vivre selon ses moyens».

Antiaméricain, López Obrador? Sous certains débordements rhétoriques et malgré la menace qu'il a formulée de ne pas éliminer les tarifs douaniers sur le grain américain, comme le lui commandent les dispositions de l'ALENA, M. Le Bot croit qu'«il n'y aura ni surenchère ni affrontement avec les États-Unis, juste la recherche d'une relation plus équilibrée».

Bref, qu'il exercera, s'il est élu, le pouvoir avec pragmatisme. «Si je devais nommer dans la région le leader de gauche que nous voyons comme un modèle, ce serait Bachelet», disait récemment Manuel Camacho Solís, l'un des principaux conseillers d'Amlo, en entrevue avec le correspondant du Christian Science Monitor, un quotidien de Boston.

Impasse législative

Du pragmatisme, il faudra de toute façon que le prochain président, quel qu'il soit, en fasse preuve au cours de ses six prochaines années de mandat. La peur existe que des résultats extrêmement serrés, demain soir, ne déclenchent une crise politique. Mais la crainte est surtout que le prochain locataire de Los Pinos, la résidence présidentielle, ne soit pas plus capable de gouverner que ne l'a été Vicente Fox, qui quitte le pouvoir (la Constitution interdit au président de briguer plus d'un mandat) alors que la transition démocratique demeure très incomplète au Mexique, malgré sa bonne performance en chiffres macroéconomiques — largement attribuable à la rente pétrolière — et certaines avancées dans la lutte contre l'état de profonde inégalité économique qui caractérise la société mexicaine.

Il y a des chiffres qui ne mentent pas: la majorité des emplois créées au Mexique sont précaires et les petits paysans ont été laminés par les importations américaines. Dans les circonstances, l'émigration va continuer d'exercer un attrait irrésistible. En 2005, les transferts de devises effectués par les Mexicains qui travaillent aux États-Unis ont atteint 20 milliards $US — ce qui en fait la deuxième source de revenus pour le pays après le pétrole. Selon l'OCDE, il faudra, à un rythme de croissance du PIB de 4 %, encore plusieurs générations avant que le Mexique ne rejoigne le niveau de revenu moyen des pays riches.

Sans majorité au Congrès, incapable de dégager des consensus, M. Fox aura été à la tête d'un pays pratiquement impossible à gouverner sur le plan législatif. Ont été finalement laissées en plan plusieurs tentatives de réformes structurelles jugées nécessaires pour moderniser le gouvernement et l'économie. Non sans susciter la désillusion au sein de la population, après l'euphorie qui avait accompagné l'élection de M. Fox et la défaite du PRI, qui était au pouvoir depuis 71 ans. Le blocage législatif risque pourtant de se prolonger sous le nouveau président, les sondages prévoyant qu'aucun des principaux partis n'obtiendra la majorité au Congrès. Toujours doté d'une machine électorale développée, le PRI, dont le candidat à la présidence, Roberto Madrazo, est lointain troisième, sauverait les meubles — et sa capacité de nuisance — en conservant une large part des sièges à la Chambre des députés et au Sénat.

Avec The New York Times et The Miami Herald