Guatemala - «Le mur de l'impunité en train d'être reconstruit»

Tollé dans les cercles de défense des droits humains au Guatemala suivant l'annulation des condamnations prononcées l'année dernière contre les trois militaires qui étaient accusés d'avoir planifié l'assassinat, commis en 1998, de l'évêque Juan José Gerardi.

La Cour d'appel de Guatemala a annulé mardi les condamnations à 30 ans de prison des trois militaires et ordonné la tenue d'un nouveau procès sur la base de contradictions relevées par la défense dans les témoignages d'un témoin clé de l'accusation, un sans-abri nommé Ruben Chanas, qui se trouve en exil par mesure de sécurité.

«Avec cette décision, on a l'impression que le mur de l'impunité, qui fut si longtemps infranchissable au Guatemala, est en train d'être reconstruit», a estimé Mario Polanco, responsable d'une association regroupant les familles des disparus pendant la guerre civile qui a théoriquement pris fin en 1996 avec la signature d'accords de paix.

En avril 1998, l'évêque Gerardi, 75 ans, a été assassiné 48 heures après avoir rendu public un rapport intitulé Guatemala: plus jamais!, dans lequel il tenait l'armée et les paramilitaires responsables de l'immense majorité des 200 000 morts et disparitions survenus pendant les 36 ans de la guerre civile.

AI est très déçue

Trois ans plus tard, fait sans précédent, la justice du pays reconnaissait les trois militaires coupables, de même qu'un prêtre complice qui a lui aussi vu sa condamnation annulée mardi. La justice est possible, s'était à l'époque réjoui l'organisation Amnesty International (AI), y voyant un signe que la lutte contre l'impunité commençait enfin à donner des fruits.

Amnesty International se disait hier «extrêmement déçue» de la décision, la jugeant «typique des vieilles tactiques destinées à décourager, épuiser et détruire ceux qui se battent contre l'impunité au Guatemala». Ces annulations, avance AI, «pourraient viser à gagner du temps afin de pouvoir intimider et soudoyer les témoins qui ont été cruciaux à l'obtention des condamnations initiales». Au moins neuf témoins liés à cette cause ont été assassinés, souligne AI, et plusieurs avocats de la défense ont été forcés à l'exil.

Pour l'un des accusés, le capitaine Byron Lima Oliva — qui avait été condamné en même temps que son père, Disrael Lima Estrada, ex-chef du renseignement militaire —, la décision est au contraire «un pas vers la vérité». Il est clair, a déclaré ce militaire, «que nous avons défendu notre patrie, ce n'est pas comme tous ces communistes» — allusion aux enquêteurs du gou-

vernement qui ont documenté l'affaire.

Les militaires ne se seraient pas gênés, indique AI, pour appuyer très publiquement leurs collègues écroués dans l'affaire Gerardi, de même que ceux accusés du meurtre en 1990 de l'anthropologue Myrna Mack, pour lequel par ailleurs un officier de l'armée a été condamné la semaine dernière.

AI signale que les embûches à la lutte contre l'impunité — des organismes cherchent à faire traduire en justice les responsables de plus de 600 massacres perpétrés par l'armée — se sont doublées ces derniers temps de pressions exercées avec succès sur le président Alfonso Portillo par des membres des anciennes «unités civiles d'autodéfense» (qui recrutèrent près de un million de paramilitaires) afin d'être indemnisés pour services rendus pendant la guerre civile.

Avec l'Agence France-Presse