Entretien avec Soheib Bencheikh, l'ancien grand mufti de Marseille et figure emblématique de l'islam libéral - Le Coran pour combattre le fanatisme islamiste

Les manifestations anti-occidentales se sont poursuivies hier dans plusieurs pays, notamment au Pakistan: des musulmans outrés qu’on ait caricaturé le prophète Mahomet ont vandalisé un restaurant de la chaîne PFK.
Photo: Agence Reuters Les manifestations anti-occidentales se sont poursuivies hier dans plusieurs pays, notamment au Pakistan: des musulmans outrés qu’on ait caricaturé le prophète Mahomet ont vandalisé un restaurant de la chaîne PFK.

Soheib Bencheikh a été le grand mufti de Marseille, mais les caricatures de Mahomet, qui continuent d'enflammer des populations musulmanes partout sur la planète, ne l'ont «pas tellement choqué», a-t-il confié lorsque joint en France par Le Devoir. Ce qui l'a choqué? La réaction violente de certains musulmans — «au-delà du surréalisme», comme il l'écrivait dans nos pages samedi. Et il la condamne sans hésitation. Un des principaux représentants du courant libéral de l'islam en France, M. Bencheikh doit débarquer à Montréal aujourd'hui à l'invitation de l'organisme Droits et démocratie afin de participer à un séminaire sur les religions et les droits de la personne.

Directeur de l'Institut supérieur des sciences islamiques (ISSI) et président du Conseil de réflexion et d'action sur l'islam (CORAI), il estime que «si les musulmans veulent vivre et cohabiter avec d'autres religions, d'autres philosophies, dans un espace areligieux qui accueille tout le monde, ils doivent se préparer à être choqués de temps en temps»! Au surplus, selon lui, comme la religion, «la liberté d'expression est sacrée». Il trouve «pathétique» qu'une organisation comme l'Union des organisations islamiques de France aille jusqu'à exiger des «excuses solennelles» aux chefs de gouvernement des pays où les caricatures ont été publiées.

À ceux qui soutiennent que tous les musulmans sont «profondément blessés dans leur coeur parce que, dans l'islam, le Prophète occupe autant de place que votre conjoint, vos parents et vos enfants en occupent dans le vôtre» (phrase d'un Québécois converti à l'islam, dont la lettre a été publiée le 8 février dans notre page Idées), M. Bencheikh a plusieurs réponses. D'abord, selon lui, «il y a une majorité silencieuse de musulmans qui vit la situation actuelle avec un profond sentiment de malaise». À ses yeux, également, la mémoire du Prophète n'est «nullement entachée par les trop fameuses caricatures». La mémoire de Mahomet, fondateur d'une des grandes religions de l'humanité, «qui a arraché des peuples de l'idolâtrie et de la superstition», ne peut être souillée par quelques dessins provocateurs. «Et si vraiment sa mémoire est entachée par cela, il faut conclure que cette mémoire est fragile et fabriquée de toutes pièces», tranche-t-il. Et actuellement, Mahomet est instrumentalisé par les fanatiques, comme Staline a instrumentalisé Lénine et comme Lénine a instrumentalisé Marx.

L'islam comme au temps de Pie IX

La crise actuelle, selon lui, vient du fait que l'islam traverse une période analogue à celle qu'a connue la théologie catholique officielle au XIXe siècle, quand Pie IX, en 1864, dénonçait, dans un Syllabus célèbre, les «80 erreurs du monde moderne», entre autres, le libéralisme, le communisme, l'indifférence religieuse, le naturalisme et l'enseignement public. L'ancien mufti considère les musulmans, à l'heure actuelle, comme doublement mal pris: «Nous sommes comme au temps de Vatican Ier. Nous n'avons pas l'érudition et le savoir de la théologie du Concile de Trente et, en plus, nous n'avons pas l'ouverture au monde qu'a connue Vatican II.»

Non seulement «l'érudition de l'Islam classique est-il en train de se perdre», déplore-t-il, mais il estime en plus qu'une «frange importante des peuples musulmans ignore les valeurs civilisationnelles et humaines de leur propre religion». Par conséquent, cette frange «se prête, comme une proie facile, à n'importe quelle manipulation». L'islam, fait-il remarquer, n'a aucun «clergé central», ce qui pourrait être d'une grande richesse. Théoriquement, «il y a autant de courants dans l'islam qu'il y a de musulmans», note-t-il. L'ennui, c'est que cela entraîne des dérives. Par exemple? «Lorsqu'une compréhension de l'islam essaie de s'imposer de force sur une autre par l'intimidation, par la menace ou même par le regard inquisiteur, on est en pleine dérive.»

C'est donc en puisant dans le Coran que Soheib Bencheikh cherche à combattre le fanatisme islamiste. En 2004, il avait signé une missive aux ravisseurs de journalistes français dans laquelle il faisait appel aux valeurs de l'islam, «celles qui sacralisent la vie humaine et se refusent à condamner des personnes innocentes». Ces dernières semaines, il raconte avoir également prôné l'apaisement sur des chaînes de télévision arabes en récitant des versets coraniques. «Je leur dis que la grandeur du Prophète tient entre autres à la façon remarquable dont il s'est conduit face à ses détracteurs, qui ont essayé de l'humilier de toutes les façons. Croyez-moi, ça ne les laisse pas insensibles.» Il cite par exemple le verset «et lorsqu'ils [les croyants] sont apostrophés par les ignorants, ils disent: Paix».

Soheib Bencheikh dit aussi «laïcité». Il qualifie de «géniale» l'idée de la IIIe République française de séparer les pouvoirs religieux et politique. «La laïcité, c'est la garantie de la libre expression religieuse et de la liberté des cultes», a-t-il déclaré au magazine L'Express en décembre 2004.

Défendre ce type de positions n'est pas aisé aujourd'hui. Encouragé par le politicien français Nicholas Sarkozy à fonder une organisation de «l'islam libéral», M. Bencheikh s'est surpris à répondre, récemment, «d'accord, mais achetez-moi un gilet pare-balles». Simple boutade? Il insiste: jamais il n'a reçu de menace. «Mais vous savez, il y a beaucoup de fous, de cinglés.» Et ces derniers ne partagent pas ses idées sur la liberté d'expression...