Le prochain gouvernement haïtien - La revanche d'Aristide ?

La vie a repris son cours normal à Port-au-Prince.
Photo: Agence Reuters La vie a repris son cours normal à Port-au-Prince.

Tous les votes sont encore loin d'avoir été comptés en Haïti, mais René Préval, crédité hier de 61 % de la faveur populaire après dépouillement de 15 % des voix, paraît voguer, lentement mais sûrement, vers la victoire à l'élection présidentielle de mardi dernier. Une revanche pour Jean-Bertrand Aristide?

Impossible de dire, pendant que les Haïtiens attendent — dans un calme exemplaire — des résultats électoraux plus définitifs, si le pays est sur le point de faire un véritable pas vers l'apaisement ou si ce scrutin va le plonger dans des déchirements politiques et sociaux.

Dans l'état avancé de déliquescence et de division qui accable Haïti, les chances que ces élections présidentielle et parlementaires, auxquelles les Haïtiens ont massivement participé, crée un embryon de dialogue national relèvent pour plusieurs de la quadrature du cercle. La réponse tiendra pour une part dans la façon de gouverner que choisira René Préval, héritier de l'électorat formé des déshérités qui ont soutenu Aristide, président déchu dont la mémoire demeure vive dans le pays. Elle tiendra pour une autre part dans la réaction de l'opposition politique et de la petite élite d'affaires haïtienne, qui ont obtenu, avec l'approbation des États-Unis, la tête du petit père des bidonvilles en février 2004.

«Préval élu, il faudra qu'il tende rapidement la main à l'élite et cherche à l'intégrer dans son gouvernement. Il faudra qu'il fasse en sorte que son gouvernement soit celui de tout le monde», affirme Dumarsais Simeus, ex-candidat présidentiel exclu de la course parce qu'il est citoyen américain mais à qui la rumeur prête toujours des chances d'être choisi premier ministre.

«Il faut espérer que, pour le bien du pays, l'opposition comprendra qu'elle n'a d'autre option que de collaborer», estime de son côté Mark Schneider, de l'organisation International Crisis Group.

Joint hier à Port-au-Prince au journal Le Matin, dont il est rédacteur en chef, Claude Moïse ajoute: «Malgré les cafouillages, les élections ont été libres et produiront un gouvernement dont on ne pourra remettre en cause la légitimité. Il faudra que l'opposition accepte le verdict des urnes, quel qu'il soit.» Cela obligera cette opposition à ravaler son ressentiment. L'ironie de la situation n'échappe à personne: voici des élections soutenues à grands frais par la communauté internationale, censées lancer le pays sur la voie de la démocratie après des années de dérive autoritaire et qui, en définitive, risquent de déboucher sur l'élection d'un homme dont une grande partie des supporteurs attendent de lui qu'il permette à M. Aristide de rentrer d'Afrique du Sud, où il vit en exil depuis deux ans.

M. Moïse voit quand même de la lumière au bout du tunnel: «Vrai qu'historiquement, l'élite haïtienne a accaparé la richesse nationale de façon éhontée. Mais elle évolue et prend conscience que ça ne peut plus continuer comme ça... » Acceptera-t-elle de collaborer si la victoire de M. Préval se confirme? «Je me risque à dire oui.»

Vingt ans presque jour pour jour après la chute de la dictature duvaliériste, l'urgence est grande dans le pays le plus pauvre de l'hémisphère: l'espérance de vie est de 51 ans; 65 % de la population vit avec 1 $US par jour; les trois quarts des gens sont au chômage; à peine plus de la moitié des 8,5 millions d'Haïtiens savent lire et écrire.

N'empêche, la perspective de l'élection de M. Préval sème la consternation au sein de la bourgeoisie. Le candidat présidentiel Charles Henri Baker, riche homme d'affaires et acteur important de l'opposition qui a chassé «Titid» du pouvoir, a déjà qualifié M. Préval de criminel. Un de ses porte-parole a indiqué ces derniers jours que l'équipe de M. Baker envisageait de porter des accusations de fraude électorale pour tenter d'empêcher M. Préval de devenir président.

L'ambiguïté entretenue en campagne électorale par M. Préval au sujet de Jean-Bertrand Aristide n'arrange pas les choses. L'entourage du candidat assure que la rupture est consommée depuis plusieurs années avec un homme dont il a été l'un des plus loyaux alliés dans les années 90. Il a été premier ministre du premier gouvernement Aristide, en 1991, suivi Titid pendant son premier exil aux États-Unis et occupé la présidence de 1995 à 2000 non sans se faire accuser d'être téléguidé par M. Aristide. Les Haïtiens les appellent «les jumeaux».

Soufflant le chaud et le froid, M. Préval a tout à la fois fait attention en campagne de ne pas se mettre à dos sa base électorale et tendu la main à la classe dominante, s'engageant notamment à choisir un premier ministre qui n'appartiendra pas à son parti. Il a indiqué qu'il appartenait à M. Aristide, et à lui seul, de choisir ou non de rentrer en Haïti mais qu'il ne ferait pas obstacle aux éventuelles enquêtes pour corruption qui pourraient être ouvertes à son sujet. Quant aux gangs du bidonville de Cité Soleil, qui ont appuyé sa candidature, il préconise la négociation, et non la force, pour les désarmer et lutter contre l'insécurité qui empoisonne la vie à Port-au-Prince.

Pour autant, faut-il interpréter l'élection de M. Préval comme une revanche de M. Aristide sur ses opposants? Il est caricatural, croit M. Moïse, de penser que les bases électorales de MM. Préval et Aristide se sont parfaitement recoupées. «Cela reviendrait à dire que l'histoire n'évolue pas.» Du reste, beaucoup d'Haïtiens conservent un souvenir plutôt positif de la première présidence de M. Préval (1995-2000) qui, à défaut d'améliorer la vie des gens de façon sensible, a donné quelques années de calme relatif. Ensuite, les Haïtiens ont reproduit dans les urnes des perceptions qui ne collent pas d'office à la réalité: M. Préval fait aussi partie de cette élite dont certains quartiers ont financé sa campagne.

L'opposition anti-Aristide s'est toujours attendue à ce que M. Préval tire son épingle du jeu mais pensait que son poids dans l'opinion publique permettrait aux candidats Charles Henri Baker ou Leslie Manigat de forcer la tenue d'un second tour.

La défaite n'en sera que plus cinglante si M. Préval obtient la majorité dès le premier tour. «À l'évidence, constate M. Moïse, l'opposition qui a lutté contre les dévoiements commis par Aristide, qui l'a dénoncé pour avoir trahi les espoirs qu'il avait au départ représentés pour les pauvres, n'a pas réussi à constituer une solution de rechange politique dans laquelle le peuple se serait reconnu.»

Avec The New York Times