Le bras de fer nucléaire

L'Iran ne saura pas avant un bon mois avec quelle sévérité la «communauté internationale» est prête à le punir s'il poursuit son programme nucléaire controversé. Les paris sont ouverts quant à la nature des actions qui seront prises, à supposer qu'on en prenne.

L'éventail va des sanctions administratives légères à la solution militaire, selon que le réalisme (le constat selon lequel le pétrole se transige dans un marché de vendeurs) ou l'idéologie (la fermeté contre les régimes oppressifs, extrémistes ou mal disposés à l'endroit de l'Occident) triomphera.

Après des mois de tergiversations, la majorité des pays membres de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) ont enfin demandé, samedi dernier, qu'un rapport sur l'Iran soit déposé au Conseil de sécurité de l'ONU début mars, comme les États-Unis le souhaitent depuis longtemps. Washington soupçonne l'Iran de chercher à produire une bombe atomique sous couvert d'un programme nucléaire civil.

Afin d'obtenir l'adhésion d'une majorité de pays jusqu'alors opposés à cette saisine du Conseil de sécurité, les Américains et les Européens ont pour le moment évité de parler de sanctions.

En pleine crise des caricatures, Téhéran a réagi à la décision de l'AIEA en mettant fin à sa coopération avec celle-ci dans le cadre du «protocole additionnel» du Traité de non-prolifération (TNP), qui prévoit des inspections inopinées de sites, et en ordonnant la reprise de l'enrichissement d'uranium à sa centrale nucléaire de Natanz. Ces gestes mettent fin aux «mesures de confiance» sur lesquelles la République islamique s'était entendue en 2003 avec l'Allemagne, la France et la Grande-Bretagne. Ces mesures avaient permis de mener des négociations (infructueuses) jusqu'à tout récemment.

En même temps, le guide suprême de la révolution iranienne, l'ayatollah Ali Khamenei, a attisé la colère suscitée par la publication des fameuses caricatures danoises de Mahomet en qualifiant ces choix éditoriaux de «complot sioniste». Et comme la formule fait malheureusement recette dans cette partie du monde, un quotidien de Téhéran a lancé un concours de caricatures sur l'Holocauste, ce génocide dont le président Ahmadinejad s'obstine à nier l'existence. En surfant ainsi sur l'actuelle vague de ressentiment à l'endroit du monde occidental, le pari des ultras semble être de courtiser l'opinion publique de certains pays arabes et musulmans sunnites qui commençaient justement à s'inquiéter à l'idée que l'Iran, déjà soupçonné de créer un «croissant chiite» dans la région, se transforme en puissance nucléaire.

Des responsables iraniens ont minimisé le risque de sanctions ou d'éventuelles frappes militaires contre la république islamique, estimant que «personne n'oserait attaquer» un aussi riche exportateur de pétrole. Mais peut-on vraiment croire qu'après avoir durci le ton, les États-Unis et l'Europe se contenteront d'une déclaration molle de la part de la plus haute instance de l'ONU le mois prochain?

Un haut fonctionnaire du département d'État américain a dit lundi «ne pas voir de problème de légitimité» à ce que l'Europe, les États-Unis et d'autres pays imposent des sanctions à l'Iran même si la Russie et la Chine, membres permanents du Conseil de sécurité, s'y opposaient.

Il semble hautement improbable que les éventuelles sanctions prennent la forme d'un embargo pétrolier. L'Iran, qui, par le passé, a lui-même brandi l'arme du pétrole comme moyen de pression, en est après tout le quatrième producteur et exportateur au monde. Même si ses exportations quotidiennes de 2,5 millions de barils représentent moins de 5 % du volume mondial, son retrait du marché aurait un effet non négligeable sur les prix parce que les pompes des pays producteurs tournent déjà à plein régime.

Si embargo il y a, on pense qu'il portera plutôt sur les investissements ou sur la vente de produits technologiques. Mais on parle davantage, dans un premier temps, d'interdictions de séjour et de gel de comptes bancaires visant certaines personnalités au pouvoir à Téhéran. L'idée d'une gradation des sanctions circule évidemment.

Si l'Iran décidait de fermer lui-même son robinet pétrolier en guise de représailles, la pression sur le cours de l'or noir, encore élevé malgré les stocks costauds et l'hiver relativement clément en Amérique du Nord, s'en trouverait également accrue.

L'Iran se nuirait en agissant ainsi puisque ses ventes de pétrole lui procurent la moitié de ses revenus et la quasi-totalité de ses devises étrangères. Mais le président Ahmadinejad a déjà prouvé qu'il pouvait être irrationnel, tout comme le clergé conservateur qui l'appuie.

Samedi dernier, le leader de la majorité républicaine au Sénat américain, Bill Frist, a déclaré que les États-Unis devaient être prêts à entreprendre une action militaire contre l'Iran si les moyens pacifiques ne le convainquent pas de renoncer à la constitution d'un arsenal nucléaire. Malgré les désillusions nées de la guerre en Irak, une majorité d'Américains (57 %) sont favorables à une action militaire dans ces conditions, selon un récent sondage.

Une intervention contre l'Iran prendrait sans doute la forme d'une campagne de bombardements ne mobilisant à peu près pas de troupes au sol. Il s'agit d'un scénario assez comparable à celui qui a forcé la Serbie à se retirer de sa province du Kosovo, en 1999, ou encore aux frappes israéliennes contre la centrale irakienne d'Osirak, en 1981, mais à plus grande échelle.

Le gouvernement américain affirme que si rien n'est fait pour l'en empêcher, l'Iran possédera une bombe atomique d'ici quatre à dix ans. Israël parle d'une échéance beaucoup plus rapprochée.

Selon le New York Times, les dirigeants politiques américains pensent qu'à terme, l'Iran se dotera inévitablement de la bombe. Le «plan de match» consisterait à retarder cette échéance en espérant un «changement de régime» d'ici là. Par quels moyens? On le saura bientôt.

Malgré les vociférations de ses dirigeants, l'Iran ne s'est pas retiré du Traité de non-prolifération, comme la Corée du Nord, cet autre suspect appartenant à l'«axe du mal», l'avait fait en janvier 2003.

La république islamique répète constamment qu'elle ne cherche pas à se doter de la bombe mais qu'elle tient à enrichir l'uranium comme le TNP le lui permet. Pourtant, la méfiance et la suspicion sont grandes. L'Iran a dissimulé à l'AIEA plusieurs aspects de son programme nucléaire, dont l'enrichissement d'uranium, pendant près de 20 ans. L'agence l'a rappelé dans sa résolution de samedi dernier.

En limitant la marge de manoeuvre de ses inspecteurs, le gouvernement iranien pourrait empêcher l'AIEA de produire d'ici mars un rapport qui répondrait enfin clairement à la question de savoir si, oui ou non, l'Iran cherche à se doter d'armes nucléaires. Le bras de fer, qui dure depuis des années déjà, pourrait se prolonger encore quelque temps. Mais en même temps, l'impatience des faucons qui nichent à Washington, à Jérusalem et à Londres risquerait de grandir.