Charlie Hebdo en rajoute

Malgré la condamnation des autorités françaises, l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo a publié hier un numéro spécial qui accorde une large place à l'affaire des caricatures du prophète Mahomet. Parues en septembre 2005 dans un quotidien danois, le Jyllands-Posten, elles ont été, ces dernières semaines, à l'origine de vifs débats et parfois de violences dans de nombreux pays.

L'hebdomadaire a à son tour décidé de reprendre les douze caricatures. Il les publie en petit format en pages intérieures, y compris la plus controversée, représentant Mahomet coiffé d'un turban en forme de bombe à la mèche allumée.

L'initiative n'a pas plu au président Jacques Chirac. Celui-ci a condamné hier «toutes les provocations» susceptibles «d'attiser dangereusement les passions» face à la vague de violences provoquée dans le monde musulman par la publication en Europe de caricatures du prophète Mahomet. «Je condamne toutes les provocations manifestes, susceptibles d'attiser dangereusement les passions», a dit le chef de l'État français.

À la une de Charlie Hebdo, un dessin du caricaturiste Cabu donnait le ton. Titré «Mahomet débordé par les intégristes», il représente le Prophète se voilant la face et soupirant: «C'est dur d'être aimé par des cons.»

Onze des seize pages du journal sont consacrées aux caricatures: outre les douze dessins du Jyllands-Posten, le journal propose d'autres caricatures des dessinateurs maison figurant Mahomet mais aussi des représentants d'autres religions, ainsi que plusieurs textes d'analyse et de débat.

Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, explique cette démarche en page 2 du numéro: «Il ne faut pas blesser les croyants dans leur foi, nous disent les gens raisonnables et les négociants en yaourt qui craignent le boycott. Nous sommes ouverts au débat. Mais pour que le débat ait lieu, il faudrait auparavant que certains croyants arrêtent de blesser tout court ceux qui n'épousent pas strictement les mêmes convictions qu'eux. Et cessent de répondre au crayon et à la plume par le poignard et la ceinture d'explosifs.»

Gérard Biard met sur le même plan les intégrismes de toutes religions: «Si la foi soulève des montagnes, ce sont des montagnes de cadavres.» Il s'interroge: «Combien de livres et de journaux devrons-nous brûler pour que la soif des fanatiques religieux soit enfin étanchée?» Des organisations musulmanes avaient demandé en référé la saisie de ce numéro de Charlie Hebdo, considérant la publication des caricatures comme une «injure raciale et religieuse». Elles ont été déboutées par la justice pour vice de forme mardi.

Celles-ci ont annoncé qu'elles engageraient de nouvelles poursuites aujourd'hui. «On aurait aimé que la volonté d'apaisement règne. Charlie Hebdo veut mettre de l'huile sur le feu, les musulmans de France disent non. On ne peut pas permettre dans nos sociétés d'encourager l'insulte», a dit à la presse Fouad Alaoui, secrétaire général de l'Union des organisations islamiques de France.

Grâce à cette controverse, Charlie Hebdo a aussi réussi un formidable coup de pub: les

160 000 exemplaires tirés cette semaine (contre 100 000 habituellement) ont été épuisés en quelques heures. Deux réimpressions ont été nécessaires, et près de 400 000 exemplaires avaient été vendus à la mi-journée.

Charlie Hebdo compte récidiver. La direction de l'hebdomadaire a annoncé la publication prochaine des dessins lauréats du concours organisé par le principal journal iranien sur l'Holocauste. «Cette fois, ce ne sera pas au nom de la liberté d'expression mais pour lutter contre le négationnisme», a-t-on précisé.

De sources proches de l'hebdomadaire, on a précisé que certains des employés avaient été placés sous protection policière et que la rédaction avait reçu hier matin des menaces anonymes par téléphone.