Dissension chez les musulmans

Photo: Agence France-Presse (photo)

Dissension au sein de la communauté musulmane. L'appel d'un imam montréalais à manifester ce samedi à Montréal pour dénoncer les caricatures jugées blasphématoires envers le prophète Mahomet est loin de faire l'unanimité. Hier, les musulmans modérés ont appelé au boycottage de la manifestation tout en dénonçant une «manipulation des émotions» inappropriée à un moment où les sensibilités sont à fleur de peau.

«Nous voulons nous désolidariser d'une telle manifestation», a commenté hier en entrevue au Devoir Salah Basalamah, de l'organisme Présence musulmane Canada (PMC), un regroupement de penseurs musulmans. «Dans le contexte, nos coreligionnaires doivent savoir que ce n'est pas la meilleure chose à faire. Il y a un risque que les esprits s'échauffent, et notre organisme prend un parti clair contre l'émotivité.»

Dans un communiqué de presse émis hier, PMC appelle d'ailleurs «les musulmans à prendre les distances critiques qui s'imposent, à résister au sentiment victimaire et à revenir à la sagesse des enseignements de paix du prophète aimé». Le regroupement d'intellectuels issus du monde arabe «encourage aussi les musulmans [...] à chercher activement d'autres voies de protestation en se prévalant de la diversité des moyens éthiques et légaux à leur disposition pour exprimer leur attachement aux valeurs de l'islam et aux éléments du sacré».

Joint par téléphone à Toronto hier, le président du Congrès musulman canadien (CMC), Tarek Fatah, a acquiescé. «Il faut calmer le jeu, pas accroître les tensions, a-t-il dit. Bien sûr, les gens ont le droit de manifester, mais je doute des intérêts d'un imam qui décide d'organiser une manifestation à Montréal. Ce faisant, il mène sa communauté dans la mauvaise direction».

L'imam en question, Saïd Jaziri, fondateur et leader religieux de la mosquée al-Qods dans le quartier Saint-Michel, est loin de partager cette lecture critique de sa contestation en marche. Sous sa houlette, plusieurs centaines de membres de sa communauté devraient d'ailleurs le prouver en descendant dans les rues de Montréal ce samedi après-midi afin de «dénoncer les caricatures mais aussi les gens qui essaient d'enflammer l'Islam», a-t-il expliqué au Devoir.

M. Jaziri dit prôner l'ouverture de sa religion sur les autres confessions religieuses et sur le reste du monde. Il dit aussi appeler ses troupes au calme lors de cette marche contre la profanation du prophète Mahomet. «Les musulmans ne sont pas des sauvages, dit-il. On leur donne le droit de manifester, et ils le font.»

Si les esprits devaient s'échauffer, ce serait le fait de cas isolés, de «personnes infiltrées», a ajouté le chef religieux. «Mais ce n'est pas le message qu'on veut envoyer. À Montréal, les gens sont très civilisés», et ce, malgré le fait que «Le Devoir ait décidé de publier les caricatures», a-t-il fait remarquer.

Dans les faits, notre édition de vendredi dernier présentait une seule des 12 caricatures à l'origine de la flambée de violence à travers le monde, et ce, afin d'illustrer un texte portant sur l'ampleur de cette crise partie du Danemark, où le quotidien Jyllands-Posten a publié les dessins pour la première fois en septembre dernier.

Le geste était sans aucun doute déplacé, estime Omar Koné, un imam soufiste et ultramodéré de Montréal. «Ces caricatures sont de mauvais goût. C'est insultant et c'est la preuve d'un manque de jugement et de connaissance de l'islam [une religion qui ordonne à ses adeptes de défendre avec force l'honneur du prophète Mahomet]», dit M. Koné. Tarek Fatah ajoute ceci: «Mais il n'y a pas de quoi mettre le feu à une ambassade», «brûler un drapeau, des croix, ou boycotter des produits danois».

Tout en reconnaissant le droit de manifester, M. Koné dit ne pas vouloir participer à cette manifestation alimentée par la «spontanéité et la manipulation», qu'il qualifie «d'escalade en spirale». «Les gens réagissent de manière excessive, et ce n'est pas une bonne idée quand les sentiments, les gens et le droit des nations sont sur la sellette», affirme-t-il.

Salah Basalamah le croit aussi, tout comme il croit que l'affaire des caricatures témoigne d'un «manque de maturité de l'Occident», qui n'a pas su «utiliser sa liberté d'expression avec responsabilité et jugement», dit-il. «Mais cela ne justifie pas la violence et les manifestations», ajoute un des porte-parole de Présence musulmane Canada. «Quand on se fait critiquer, on n'est pas obligé de se montrer plus idiot, dit-il. Il faut prendre la critique avec philosophie et utiliser les mêmes moyens, la plume ou le fusain, pour se défendre.»

Ces représailles seraient d'ailleurs en harmonie avec les livres sacrés, ajoute Omar Koné. «L'islam a des règles, dit le jeune imam, et quand vous êtes dépourvu, vous pouvez utiliser les mêmes armes que celles de vos ennemis. La riposte devrait donc se faire par les mots, surtout dans un État de droit comme ici, où, dans le contexte, les lettres dans les journaux sont plus efficaces qu'une manifestation.»

À Toronto, c'est d'ailleurs la voie préconisée par la communauté, assure M. Fatah, qui juge improbable l'organisation d'une manifestation comme celle prévue à Montréal. «La communauté est plus mûre ici, dit-il. Et les groupes comme le nôtre [le Congrès musulman canadien] s'assurent de bien surveiller les fondamentalistes.»
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 9 février 2006 07 h 36

    Deux cultures s'opposent

    Selon Salah Basalamah, « l'affaire des caricatures témoigne d'un "manque de maturité de l'Occident", qui n'a pas su "utiliser sa liberté d'expression avec responsabilité et jugement" ». Un tel propos témoigne d'un manque de connaissance de la culture occidentale, dans laquelle, sauf pour quelques têtes religieuses fanatisées (la droite religieuse aux États-Unis et au Canada), la liberté d'expression est vue comme le fondement de la démocratie. Toute religion qui est incapable de souffrir la critique doit s'interroger sur la qualité de la lumière qu'elle prétend apporter au monde. Avis à Benoît XVI !