Haïti vote dans le désordre

Des Haïtiens attendent dans la cohue le moment d’exprimer leurs votes.
Photo: Agence Reuters Des Haïtiens attendent dans la cohue le moment d’exprimer leurs votes.

Haïti à la queue leu leu. Leur patience mise à l'épreuve, les Haïtiens sont allés voter en grand nombre, ou du moins ont-ils tenté de le faire, dans le cadre du premier tour d'élections présidentielle et législatives qui se sont ouvertes hier matin sous le signe de la confusion et de la désorganisation, faisant mentir les garanties d'efficacité et de transparence données ces derniers jours par les autorités.

Si les électeurs se sont mobilisés pour participer à ces premières élections depuis la chute de Jean-Bertrand Aristide, il y a deux ans, les responsables du Conseil électoral provisoire haïtien (CEP) ne semblaient tout simplement pas prêts hier matin à les recevoir, d'évidence pris de court par l'affluence. Ces ratés logistiques risquent de donner beau jeu, dans un pays politiquement très tendu, à tous ceux qui cherchent des prétextes pour discréditer la légitimité de l'exercice électoral qui s'est finalement tenu hier, après quatre reports de calendrier depuis novembre dernier.

Enthousiasme débordant

À l'ouverture officielle du scrutin, l'ONU et le CEP se déclaraient satisfaits de «l'enthousiasme» électoral manifesté par les Haïtiens. Cet enthousiasme les a vite débordés. Les Haïtiens ont l'habitude d'aller voter tôt, si bien que le soleil n'était pas encore levé qu'ils étaient déjà très nombreux à attendre l'ouverture des bureaux de scrutin à 6h. Dans de nombreux cas, les opérations de vote n'avaient toujours pas débuté deux heures plus tard. Dans certains centres électoraux, le matériel de vote n'était pas disponible, selon des radios haïtiennes.

Les choses se sont arrangées au cours de la journée, alors que la fermeture des bureaux de vote était
repoussée d’au moins deux heures. Les résultats définitifs du scrutin ne sont pas attendus avant trois jours. Les premiers résultats devraient être connus aujourd’hui. Quant au taux de participation, le CEP n’avait pas d’évaluation à offrir hier. Mais selon Jacquelin Télémaque, un journaliste haïtien, il pourrait dépasser 60 %, ce qui, en Haïti, serait exceptionnel. D’autres en revanche le fixait autour de 35 %.

Place Saint-Pierre, à Pétion-Ville, la scène était impressionnante hier matin, tant il y avait des électeurs pressés les uns contre les autres en file indienne, progressant lentement vers l'un des centres de vote installés autour du grand parc. Des files serpentant sur plusieurs centaines de mètres, sur la place et autour des édifices. Combien auront fini par laisser tomber? «Il y a trop longtemps qu'on est là, maintenant, pour s'impatienter», nous dit avec philosophie Robert Cawley, qui attendait depuis deux heures et demie mais était encore loin du but.

De concert avec la Mission de l'ONU pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), le CEP avait décidé qu'il valait mieux réduire le nombre de bureaux de vote et de les regrouper à l'intérieur de centres de votation. D'abord par mesure de sécurité, de peur que les sympathisants pro-Aristide purs et durs, opposés à la tenue des élections, ne tentent de perturber le scrutin. Ensuite, dans l'espoir qu'un nombre réduit de bureaux de vote faciliterait le contrôle du processus électoral et garantirait la transparence du résultat en minimisant les risques de fraude.

Sauf que l'ONU et le CEP n'ont apparemment pas mesuré les incroyables bouchons d'électeurs — 3,5 millions d'Haïtiens étaient appelés aux urnes hier à travers le pays — que leur décision allait provoquer aux portes des centres de vote. Sans compter les bousculades, les bagarres et les engueulades. Coincées dans un mouvement de foule, deux personnes sont mortes à Port-au-Prince, l'une d'une crise cardiaque, l'autre par asphyxie.

Par exemple, une bousculade qui aurait pu mal tourner s'est produite devant la porte étroite du Lycée de Pétion-Ville, par laquelle on avait accès aux 37 bureaux de scrutin censés faire voter... 13 000 personnes. La Télévision nationale haïtienne (TNH) a passé une partie de la journée à donner voix aux griefs des électeurs exaspérés par les lenteurs. Sur la route de Delmas, la grande artère de la capitale, une manifestation rapidement dissoute par les policiers s'est formée pour réclamer l'ouverture de bureaux de vote additionnels.

Frénésie électorale

Croisé hier matin, le Québécois Claude Parent, directeur de la Mission internationale d'évaluation des élections en Haïti, dirigée par le Canada, était stupéfié par l'ampleur de la frénésie électorale. «J'espère que les gens ne se décourageront pas.» Il lui paraissait déjà évident que les bureaux n'allaient pas pouvoir fermer à 16h, comme prévu.

Le déploiement de la Police nationale haïtienne et des quelque 9000 Casques bleus et policiers de la MINUSTAH semble avoir découragé les actes de violence que l'on redoutait de la part des gangs du bidonville de Cité Soleil. Craignant le pire, des compagnies aériennes, dont Air Canada, avaient annulé leur vol hier sur Port-au-Prince. Malgré les difficultés, les Haïtiens donnaient l'impression de prendre leur devoir de citoyen très au sérieux. Comme si une partie au moins d'entre eux avait espoir que ces élections aideront le pays à s'en sortir.

Voter hier n'était pas qu'un acte de patience, c'était aussi un acte de foi, vu les conditions de fortune dans lesquelles ils le faisaient: des listes électorales incomplètes, des électeurs qui n'arrivaient pas à trouver leur bureau de vote, des isoloirs qui n'isolent rien, beaucoup de va-et-vient autour des scrutateurs... Sans compter les délais inhérents au fait que 60 % de la population est analphabète. Il fallait voir ce jeune homme, à l'école des Frères de l'instruction chrétienne, donner à cette vieille dame, qui ne savait visiblement ni lire ni écrire, les trois grands bulletins de vote comportant les photos de chacun des candidats et lui expliquer qu'il fallait choisir sur le jaune un président, sur le vert un député et sur le brun trois sénateurs. Il fallait voir ensuite la travailleuse d'élections, désagréablement autoritaire, lui dire de «faire vite» parce que les gens attendaient.

En province

Hier matin, la désorganisation semble avoir été nationale. À Cap-Haïtien (nord), deuxième ville du pays, le vote n'avait pas débuté plus de deux heures après le début officiel du scrutin, selon une radio privée, Radio-Caraïbes. Des problèmes étaient aussi signalés à Jacmel (sud-est) et à Carrefour (centre), selon les radios Vision 2000 et Radio métropole. À Carrefour, «les responsables des opérations de vote sont dépassés par les événements», a précisé Vision 2000.

Aux Gonaïves, dans le nord-ouest, la foule a aussi forcé des barrages pour entrer dans des bureaux de vote. «C'est incompréhensible, anormal», ont dénoncé des électeurs, pour qui «peu de bureaux fonctionnaient» normalement. Les Haïtiens étaient appelés à élire un nouveau président, parmi 33 candidats, et les 129 membres de la Chambre des députés et du Sénat, parmi 1300 candidats. Un deuxième tour est prévu le 19 mars si aucun candidat présidentiel n'obtient plus de 50 % des voix, ce qui paraît probable. Le favori serait l'ex-président René Préval (1996-2001), ancien proche d'Aristide, «le père des bidonvilles» en exil en Afrique du Sud. Dans le fief aristidien du bidonville de Cité Soleil, des électeurs choqués affirmaient d'ailleurs que la désorganisation était faite exprès pour empêcher l'élection de Préval.

Les autres candidats de tête sont l'homme d'affaires Charles-Henri Baker, l'ancien président et intellectuel Leslie Manigat et l'ancien maire de Port-au-Prince Evans Paul. Un vox pop instantané, mené hier par Le Devoir, a montré la diversité des tendances. Le coeur de Robert Cawley, un commerçant à la retraite, oscillait entre Charlito Baker et Evans Paul. Jean Daniel, un autre électeur, allait voter pour Manigat, «un rassembleur». Baker, c'est du bluff, disait un autre, qui tenait à son anonymat et qui allait voter pour «le changement» représenté par Préval. Gregory, un électrotechnicien pour Air Canada, voterait pour Manigat ou Baker. Enfin, Guerline, l'une des rares femmes à avoir accepté de répondre à nos questions, allait voter Préval...