Les Haïtiens aux urnes - Le Noir et le Blanc

Sur un mur de Port-au-Prince, des affiches de Charles-Henri Baker, candidat à la présidence.
Photo: Agence Reuters Sur un mur de Port-au-Prince, des affiches de Charles-Henri Baker, candidat à la présidence.

Port-au-Prince — La majorité dès le premier tour? C'est dans le sac. La violence et les kidnappings à Port-au-Prince? Il promet des résultats dans les 90 jours. Les relations avec un Parlement qui lui serait hostile? «A piece of cake». À l'entendre, Charles-Henri Baker, candidat présidentiel aux élections d'aujourd'hui en Haïti, va tout régler d'un claquement de doigts. Suffira d'appliquer son slogan: ordre, discipline, travail... «Faut un président qui n'est pas voleur, qui veut travailler. Ça ne sera pas aussi difficile qu'on le pense», affirmait hier «Charlito», à 24 heures des élections, dans une entrevue au Devoir à son quartier général, un bunker entouré de hauts murs coiffés de barbelés.

Trois millions et demi d'électeurs vont aux urnes aujourd'hui dans le cadre des premières élections présidentielle et législatives organisées depuis la chute de Jean-Bertrand Aristide, poussé à l'exil en février 2004, mais dont l'ombre continue néanmoins de planer sur la mémoire haïtienne. Ces élections sont un moment clé dans l'histoire de cette pauvre et confondante Haïti, que la communauté internationale «accompagne» à coups de dizaines de millions de dollars. Et c'est un scrutin que M. Baker, âgé de 50 ans, est convaincu de remporter dès aujourd'hui. «Ce serait la plus grande surprise de ma vie si je ne réussissais pas dès le premier tour», affirme-t-il en appuyant sur chaque mot. Sent-il que d'autres candidats le chauffent? Il réfléchit un instant et soupire: «Manigat, peut-être, et Evans Paul.» Mais certainement pas René Préval: «Impossible qu'il l'emporte si les élections sont libres et honnêtes.»

Vers un second tour

Vu le nombre de candidats à la présidence — ils sont 33 —, les observateurs s'attendent pourtant tous à ce qu'aucun d'entre eux ne franchissent aujourd'hui la barre des 50 % des suffrages et que, donc, la tenue d'un second tour, prévu pour le 19 mars, soit nécessaire. Ensuite, deux sondages Gallup, qui rendent par ailleurs les gens dubitatifs, donnent le candidat René Préval, un ancien président associé dans l'opinion à Jean-Bertrand Aristide, en tête des intentions de vote.

M. Baker n'en a cure. Parfait débutant en politique, il a les qualités du politicien télégénique: grand, mince, posé, s'exprimant avec aisance et sens pratique. Candidat indépendant dont on n'attendait pas grand chose au départ, il est, de fait, la grande surprise de la campagne. Mais il a aussi la peau claire, très claire, dans un pays où la majorité est noire à 95 % — et c'est un «bourgeois», riche industriel du secteur du textile, rentré des États-Unis il y a six ans, issu d'une famille de l'élite commerçante honnie qui habite les hauteurs tellement plus fraîches des quartiers riches de Pétion-Ville, pendant qu'en bas, tout en bas, la majorité de la population vit sans eau courante, sans électricité, sans le sou. «Un homme d'affaires mulâtre appartenant à l'élite? Ça n'a pas été un problème pendant la campagne», rétorque-t-il.

Et puis, un bourgeois peut-être, mais un bourgeois avec une conscience sociale. D'abord, il fut fondateur, avec son beau-frère André Apaid, du Groupe des 184, cette large coalition de 184 organisations de la société civile, du monde politique et du secteur du commerce, qui s'est farouchement opposée à M. Aristide. Ensuite, il tient pour preuve de ses sensibilités sociales sa façon de traiter les 350 employés de son usine de vêtements (qui étaient 900 avant que l'économie ne s'effondre): leur revenu quotidien (125 gourdes, soit environ 3 $US) est presque le double du salaire minimum légal, se défend-il, l'entreprise leur procure des assurances et couvre la moitié du repas du midi.

L'indispensable sécurité

Priorité des priorités d'un président Baker? Mettre fin à l'insécurité et désarmer les gangs du bidonville de Cité-Soleil. «On a 90 jours pour faire ça. De cela découle tout le reste. On ne peut pas se permettre d'échouer.» Et comme 65 % des 8,3 millions d'Haïtiens sont paysans, il faut d'urgence relancer l'agriculture, qui est complètement à plat. Il créerait une banque agricole («Pouvez-vous croire qu'aucun gouvernement n'a jamais pensé à le faire?») et distribuerait des engrais. Il ferait des choses aussi élémentaires que faire déboucher les canaux d'irrigation. La relance agricole pourrait, à son avis, créer à brève échéance 300 000 emplois dans la seule région de l'Artibonite, dans le centre. De sorte que, le pays réduisant sa dépendance alimentaire à l'endroit des importations, la cherté de la vie diminuerait, vu les coûts de production inférieurs en Haïti. «Mathématique», dit M. Baker, en faisant des calculs sur un bout de papier.

Comment s'y prendra-t-il pour remédier au dysfonctionnement chronique des relations entre la présidence et le Parlement? Et pour réanimer un État doté d'un budget anémique de 800 millions $US? «On a eu une dictature et, après, on est tombé dans une deuxième dictature... Le défi, c'est de développer une culture politique à la faveur de ces élections.» Il compte que le pacte de collaboration qu'il a conclu avec huit autres partis d'opposition tienne, comme convenu, pour les deux prochaines années. Il minimise le poids politique des forces pro-Aristide: «une minorité bruyante qui ne représente pas plus de 3 % de la population». Il est confiant qu'une fois mis en place un gouvernement «capable de prouver qu'il gère l'argent sans se le mettre dans les poches», la communauté internationale débloquera enfin les centaines de millions promis en aide au développement.

M. Baker affirme que sa campagne a coûté jusqu'à maintenant 1,6 million $US. Le laxisme des lois de financement électoral en Haïti fait planer sur plusieurs candidats des insinuations de donations étrangères. «Tout vient du peuple haïtien, se défend M. Baker. On n'a pas reçu un centime des États-Unis.»

Envoyé du Devoir en Haïti