Haïti croise les doigts

À 24 heures des élections, Haïti se demande pour qui il va voter. Et reste à la maison, comme ces deux femmes de Port-au-Prince.
Photo: Agence Reuters À 24 heures des élections, Haïti se demande pour qui il va voter. Et reste à la maison, comme ces deux femmes de Port-au-Prince.

Port-au-Prince — Ralliement politique du Rassemblement des démocrates nationaux progressistes sur la grande place devant l'église, à Croix-des-Bousquets, près de Port-au-Prince. Deux cents personnes attendent l'arrivée de Leslie Manigat, l'un des principaux candidats à la présidence, en cette fin de journée ensoleillée, balayée par le vent. «Manigat, c'est un rassembleur, dit Ernest, un jeune supporteur portant t-shirt RDNP. C'est notre Clinton, notre Chirac!»

Environ 3,5 millions d'électeurs haïtiens sont convoqués aux urnes demain dans le cadre du premier tour des élections présidentielle et législatives censées jeter durablement les bases du processus de démocratisation amorcé avec l'éviction du pouvoir de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide, le 29 février 2004. Le pari est énorme: tout le monde espère, mais non sans perplexité, que ce scrutin, qui se déroule sous haute surveillance internationale, procurera un certain apaisement politique et donnera un gouvernement assez légitime pour réduire l'insécurité qui empoisonne la capitale et réanimer le pays économiquement. À 24 heures des élections, Haïti croise les doigts, hésite, se demande pour qui il va voter. Et reste à la maison.

Sécurité accrue, contrôles routiers, déploiement de milliers d'observateurs nationaux et internationaux... La Mission de l'ONU pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) et ses 8000 Casques bleus et policiers, craignant la réaction des militants pro-Aristide, sont sur les dents. Des informations continuent de faire état de kidnappings et de demandes de rançon de la part des gangs du bidonville de Cité Soleil.

Pendant ce temps, dans l'excitation médiatique qui entoure le scrutin, la presse internationale se rue sur le bidonville, zone de non-droit où même la MINUSTAH a peur d'entrer, symbole par excellence du désordre haïtien, pour en rapporter des clips qui feront les bulletins de nouvelles. Absurde situation où les bandits, flairant l'affaire, se transforment tout à coup en guides touristiques. Coût de la visite: 50 dollars américains.

Au demeurant, le comportement des médias internationaux agace beaucoup de monde ces jours-ci à Port-au-Prince. Dixit M. Manigat, dans un long texte diffusé sur Internet: «Chacun y va de son reportage en supputant le goût pour l'exotisme pathétique correspondant à l'image stéréotypée que les caméras s'attendent à fixer sur leurs objectifs. C'est à qui fera le scoop de la commisération à qui mieux mieux sur Cité Soleil, l'inévitable nom du bidonville de la misère et de la délinquance criminelle comme si Haïti n'était plus que Cité Soleil en zoom.»

Le casse-tête

Les élections, quatre fois repoussées, sont un puzzle. Trente-trois candidats sont en lice pour la présidence; 1300 le sont aux 132 sièges du Sénat et de la Chambre des députés. À la messe du dimanche, hier, plusieurs prêtres ont apparemment pressé dans leur prêche leurs ouailles à aller voter en grand nombre, «sans regarder en arrière»... Sauf surprise, il faudra un deuxième tour, qui aura lieu le 19 mars, pour déterminer le vainqueur de la présidentielle. C'est une fois les résultats de demain comptés et les deux meneurs connus, ce qui pourrait prendre trois jours, que la véritable campagne pourra commencer, dit-on ici.

Dans une attente nerveuse, Port-au-Prince aura surtout été prisonnier des embouteillages en fin de semaine: les Haïtiens couraient les supermarchés pour emplir leur frigo, comme pourtenir un siège, craignant une réédition des troubles et de la confusion qui ont caractérisé les retombées des élections tenues dans le pays au cours des 15 dernières années. «Ce n'est pas le jour des élections qu'il faut redouter, c'est l'après-élection», dit Nathalie Faubert, tout à la fois propriétaire d'une quincaillerie à Pétion-Ville, située dans les hauteurs de la capitale, et diplômée de sciences politiques de l'université Georgetown, à Washington.

Les écoles, les bureaux gouvernementaux et beaucoup de commerces ne rouvriront pas avant jeudi prochain.

Le couple Manigat

Si bien qu'à Croix-des-Bousquets l'activité était samedi infiniment plus fébrile au marché du village qu'au meeting politique.

N'empêche, M. Manigat, âgé de 75 ans, aura semble-t-il bénéficié d'une apparente vague de sympathie au sein de l'électorat dans la toute dernière ligne droite de la campagne, ce qui en fait l'un des trois ou quatre candidats plausibles au deuxième tour. Quoiqu'en l'absence d'une véritable tradition démocratique et de sondages dignes de ce nom, cet électorat est pour ainsi dire insondable.

Plusieurs perçoivent M. Manigat, un intellectuel respecté et un spécialiste des affaires internationales qui fut président pendant quelques mois en 1988, dans la confusion immédiate des moments qui ont suivi la chute du duvaliérisme, comme l'homme du compromis qui pourrait réussir à faire le pont entre les nombreuses factions politiques. C'est en tout cas ce que martèle sa campagne, et au premier chef son épouse, Mirlande Manigat, populaire candidate au Sénat. Une femme si appréciée d'ailleurs que les observateurs l'auraient bien vue prendre la place de son mari dans la course à la présidence. Leslie Manigat ne s'en prive pas d'ailleurs, qui, sur les affiches électorales, se presse contre elle et sourit sereinement.

Âgé de 63 ans, l'ancien président René Préval, candidat de facto du parti Lavalas, l'ancienne organisation politique de Jean-Bertrand Aristide, semble assuré d'une place au deuxième tour. M. Préval, qui s'est très peu engagé pendant la campagne électorale, est perçu par une large part de sa base comme l'homme qui effacera l'injustice du 29 février 2004 et déroulera le tapis rouge à Aristide, en exil en Afrique du Sud, pour qu'il rentre au pays. Une perspective qui donne froid dans le dos à l'opposition.

«L'objectif, c'est d'arriver au deuxième tour», affirme Mme Manigat dans une brève entrevue. Lire: supplanter demain au fil d'arrivée l'homme d'affaires Charles Henry Baker, qui se présente sous la bannière du Comité pour rebâtir Haïti (KONBA). Âgé de 50 ans, M. Baker, numéro deux du Groupe des 184, cette organisation de la société civile largement responsable de la chute d'Aristide, a mené une campagne très dynamique, parcourant le pays. «Un deuxième tour mettant aux prises Préval et Baker ne contribuerait qu'à entretenir le climat de confrontation sociale», prévient Mme Manigat. Claude Moïse, éditorialiste et rédacteur en chef du journal Le Matin, opine. «Contre Baker, c'est Préval qui l'emporterait. Il faut dire les choses clairement: Baker est un homme d'affaires et il a la peau claire. C'est triste à dire, mais un deuxième tour entre ces deux-là se trouverait tout simplement à reproduire les clivages pauvres-bourgeois, Noirs-Blancs qui divisent la société haïtienne.»

Aussi, analyse M. Moïse, c'est Leslie Manigat qui a les meilleures chances de gagner contre René Préval. «Le dialogue est le maître-mot d'une sortie de crise dans ce pays.»

Quel est le programme politique des Manigat? Lui répond en intellectuel pur et dur: «Haïti est en équilibre instable entre son éternel hier, sa tradition archaïque, et son futur qui doit être moderne. Il faut faire basculer le pays dans la modernité.» Elle est plus concrète: «Il faut réduire le coût de la vie pour les Haïtiens qui sont massivement pauvres. Adopter une approche gradualiste qui permette d'améliorer la santé et l'éducation et de créer les conditions propices au développement économique.» Ce qui ne saurait se faire sans une contribution soutenue de la communauté internationale, qui n'a pour le moment débloqué qu'une fraction de la somme de 1,3 milliard de dollars américains promise en aide à la reconstruction. À l'heure actuelle en Haïti, l'espérance de vie est de 52 ans, la moitié des gens sont analphabètes et 80 % sont au chômage.