Les dessins de la colère

Les communautés musulmanes du monde entier ont de nouveau condamné vertement hier les caricatures du prophète Mahomet publiées il y a quatre mois par un journal danois et reproduites depuis dans plusieurs quotidiens européens. L'onde de choc a pris une telle ampleur que les dirigeants de nombreux pays ont cru bon de lancer des appels au calme alors que des manifestations dénonçant cette «insulte à l'islam» ont réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes à travers le monde.

Les musulmans du Proche-Orient ont laissé éclater leur colère après la traditionnelle prière du vendredi, criant vengeance et brûlant des drapeaux européens pour dénoncer les caricatures parues au Danemark, en Norvège, en France, en Belgique et en Allemagne. «Que les mains qui les ont dessinées soient tranchées!», ont scandé les 50 000 Palestiniens qui ont répondu à l'appel du Hamas. Environ 10 000 personnes sont aussi descendues dans la rue à Gaza et une dizaine de drapeaux danois ont été brûlés à Naplouse, en Cisjordanie. «S'ils veulent une guerre de religion, nous sommes prêts!», a par ailleurs lancé Hassan Sharaf, un imam de la ville.

Le chef du Hezbollah libanais chiite, cheikh Hassan Nasrallah, a quant à lui invité les États islamiques à réclamer à l'Occident une loi interdisant toute atteinte à Allah et à ses prophètes. Il a appelé les musulmans à poursuivre le boycottage des produits des pays qui ont publié les caricatures de Mahomet. Des commerçants ont d'ailleurs retiré des produits danois de leurs rayons dans plusieurs pays du Golfe. «Nous devons dire aux Européens: "Nous pouvons vivre sans vous, mais vous ne pouvez pas vivre sans nous. Nous pouvons acheter en Chine, au Japon, en Thaïlande, en Malaisie"... Nous ne nous laisserons pas humilier!», a déclaré aux fidèles le cheikh Karadaoui, influent doyen du collège islamique du Qatar.

La colère a également gagné les communautés musulmanes d'Europe. Au Royaume-Uni, qui compte 1,5 million de musulmans, environ 300 manifestants ont convergé hier vers l'ambassade du Danemark à Londres pour protester contre les dessins satiriques. «Les gouvernements et les médias occidentaux doivent se rendre compte que les musulmans prennent leur religion très au sérieux», a déclaré un porte-parole du groupe al-Ghourabaa, Anjem Choudary, organisateur de la manifestation. «Djihad, djihad!» et «À bas l'Europe!» scandaient les manifestants. «Bombardez le Danemark!», «Vive Ben Laden!» et «Le 7 juillet va revenir!» (date des attentats de Londres l'été dernier), criaient d'autres protestataires, encadrés par un important dispositif policier et surveillés par hélicoptère. Une nouvelle manifestation de protestation est prévue aujourd'hui en milieu de journée au même endroit.

Des responsables de certains groupes représentant des communautés musulmanes en Grande-Bretagne se sont toutefois inquiétés d'une exploitation des mouvements de protestation par des extrémistes. «Nombre de personnes aux prières de vendredi vont vouloir exprimer leur colère, mais nous disons: faites-le dans le cadre de la loi», a souligné le porte-parole du Conseil musulman de la Grande-Bretagne, Inayat Bunglawala.

L'onde de choc a aussi touché la communauté musulmane montréalaise, qui se dit elle aussi indignée par ces caricatures. Une manifestation est d'ailleurs prévue le 11 février pour dénoncer cette «insulte» qui ne fait que «blesser plus de 1,5 milliard de musulmans dans le monde», a expliqué hier l'imam de la mosquée montréalaise al-Qods, Saïd Jaziri. Il a souligné que le sujet a été au coeur du discours des imams de la ville lors de la traditionnelle journée de prière d'hier.

«Personne n'ose insulter ainsi les Juifs, alors pourquoi est-ce qu'on insulte ainsi les musulmans?», a ajouté M. Jaziri. Il a également dit craindre qu'une telle situation soit une «porte ouverte aux plus radicaux, qui pourront dire: "Regardez, ils nous insultent encore une fois", ce qui les aide à recruter plus de membres». Le porte-parole de la mosquée al-Iman, Omar Koné, a aussi souligné le caractère «sacré» du symbole que constitue le prophète Mahomet, un concept difficile à comprendre en Occident selon lui, où «plus rien n'est sacré».

Un séisme diplomatico-religieux

Cette colère de la rue a évidemment eu des échos politiques. Le Parlement pakistanais a adopté à l'unanimité une résolution condamnant les dessins du prophète. Dans ce texte, il a appelé le gouvernement à prendre «des mesures politiques et économiques pour empêcher un comportement barbare» de la part des médias européens. Le président Pervez Musharraf a estimé que la liberté de la presse ne pouvait pas justifier la publication de ces caricatures. «J'ai été blessé, affligé, et je suis en colère», a-t-il confié, dénonçant une «campagne cruelle, scandaleuse et provocatrice».

En Iran, où quelques milliers de personnes ont manifesté aux cris de «Mort au Danemark!» et «Mort à l'Amérique!», l'ancien président Akbar Hachémi Rafsandjani a affirmé que «si la liberté d'expression consiste à pouvoir insulter l'être le plus cher au coeur d'un quart de la population mondiale, alors chacun peut réagir [comme il l'entend]».

La majorité des leaders occidentaux ont eux aussi pris la parole hier, mais avant tout pour tenter de calmer ce qui est en train de devenir une crise diplomatico-religieuse planétaire. Le premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen, a rencontré plus de 70 ambassadeurs pour leur expliquer la position de Copenhague dans cette affaire. Il a répété que son gouvernement refuse de s'ingérer dans les affaires de la presse. Le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, a par ailleurs exhorté les musulmans à accepter les excuses du journal danois Jyllands-Posten, qui a fait son mea-culpa le 30 janvier.

Certains ont toutefois carrément condamné ces caricatures. Les États-Unis ont pris la défense de musulmans indignés que ces publications fassent passer la liberté de la presse avant le respect des religions. «Ces dessins constituent effectivement une insulte aux croyances des musulmans, a déclaré un porte-parole du département d'État, Kurtis Cooper. Nous reconnaissons et respectons entièrement la liberté d'expression, mais elle doit être combinée à la responsabilité de la presse. Inciter de cette façon à la haine ethnique ou religieuse n'est pas acceptable.»

Le président français Jacques Chirac a adopté un ton plus conciliant, appelant «au plus grand esprit de responsabilité, de respect et de mesure» pour «éviter tout ce qui peut blesser les convictions d'autrui». Les organisations musulmanes de la France, qui compte cinq millions de croyants, la plus importante communauté musulmane en Europe, ont unanimement fustigé la publication de ces caricatures, appelant toutefois à des protestations pacifiques.

La presse remet ça

De nouveaux journaux européens ont publié hier les caricatures controversées: deux quotidiens allemands, dont Die Welt, le belge De Standaard et les italiens Libero et La Padania. Le journal français Libération a publié «à titre de document» deux caricatures au coeur d'un dossier de six pages intitulé «Les dessins sataniques». Le Syndicat national des journalistes (SNJ), majoritaire dans la profession en France, a aussi dénoncé «les nouveaux inquisiteurs» et félicité ceux qui «défendent au quotidien ce droit démocratique» à la caricature. La presse écrite britannique a cependant choisi hier de ne pas publier les dessins controversés, tout comme la vaste majorité des journaux américains et canadiens.

Les médias arabes se sont quant à eux déchaînés contre ces dessins, qui sont «une insulte pour un milliard de musulmans qui pensent qu'on ne doit pas toucher à certains sujets sacrés», selon le directeur de la chaîne d'information qatariote al-Jazira, Wadah Khanfar. «La personnalité du Prophète est centrale dans la foi musulmane. Y porter atteinte est perçu comme inacceptable», a-t-il ajouté.

Avec Associated Press, Reuters, l'Agence France-Presse et Libération
3 commentaires
  • Christine Levasseur - Inscrite 4 février 2006 07 h 18

    Et après

    Est-ce que les musulmans peuvent se venger pour une mauvaise blague. Se venger jusqu'à tuer ...

  • Imhotep - Inscrit 5 février 2006 18 h 55

    Solidarité!

    Je m'adresse directement au directeur de la publication et lui demande : "pourquoi ne publiez-vous pas les caricatures du prophètes Mahomet par solidarité avec les organes de presse impliqués, pour souligner la liberté de la presse et la dignité de pouvoir s'exprimer librement sans être menacé de mort? "

  • Serge Manzhos - Inscrit 5 février 2006 20 h 31

    reductio ad absurdum

    La reaction violente aux caricatures dans le monde arabe est celui de ghettos n'est-elle pas celle des gens piqués au vif, c'est-à-dire dans une verité qu'ils aimeraient voir cachée de tout le monde et d'eux-même? Une verité qui saute aux yeux ces jours-ci.
    Vraiment le roi est-il nu! Reste à voir si l'Europe s'est degradée au point de se plier.