Haïti dans l'attente

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À la veille du premier tour des élections présidentielles en Haïti, Le Devoir a dépêché l'un de ses reporters à Port-au-Prince pour témoigner de l'ambiance et des enjeux qui animent ce pays troublé des Antilles.

Port-au-Prince — Toutes affaires cessantes, les autorités haïtiennes ont fermé hier l'ensemble des écoles et des bureaux gouvernementaux pour six jours, question de calmer les esprits en prévision des élections qui auront lieu mardi dans un climat où l'insécurité ambiante le dispute à la possibilité que le scrutin, que la communauté internationale veut «inclusif», ne fasse en fait que reconfirmer la polarisation politique qui prévaut dans le pays. Les militants de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide tenteront-ils de faire capoter le processus?

N'empêche, il s'agit d'élections clés dans la nouvelle donne ouverte par le départ du pouvoir d'Aristide, précipité le 29 février 2004 par une intervention militaire américaine et le soulèvement du patronat haïtien et de la société civile. «Il faut sauver le pays du naufrage», a lancé en conférence de presse le président intérimaire Gérard Latortue en invitant la population à aller voter «massivement». Le scrutin a été reporté quatre fois depuis l'automne dernier en raison de l'impréparation électorale et d'une vague de kidnappings et de violences graves, portées par les gangs et les militants pro-Aristide du bidonville de Cité Soleil, que la Mission de stabilisation des Nations unies en Haïti (MINUSTAH), pourtant forte de quelque 8000 Casques bleus, n'a pas endiguée. Cette fois-ci sera la bonne, ont entonné en choeur les dirigeants de la MINUSTAH, du Conseil électoral provisoire (CEP) et du gouvernement transitoire qui, ces derniers jours, ont fait des pieds et des mains en conférence de presse pour garantir que ce premier tour des élections législatives et présidentielle (le second est prévu pour le 19 mars) pourra se dérouler dans une «transparence totale».

Tout ceci paraît plausible au vu des dizaines de millions investis par la communauté internationale, et en particulier le Canada, afin que le scrutin se déroule de façon techniquement impeccable. «Tout est en place pour éviter la fraude», assure Jacques Bernard, directeur général du CEP. Près de 90 % des 3,5 millions d'électeurs inscrits ont finalement pris possession de la carte d'identité — avec photo et empreintes digitales — qui leur sera nécessaire pour voter. Ceci laisse cependant en plan un million d'électeurs potentiels. Rue Delma, les gens s'agglutinaient encore hier devant les bureaux du CEP, qui est en voie de construction, pour tenter d'obtenir leur carte. C'est la preuve, affirme John Cherry, directeur des communications de l'organisme, que «les doutes se dissipent à propos de la validité du processus».

Il n'y a qu'un feu de circulation qui fonctionne à Port-au-Prince, où la circulation automobile est par ailleurs dense. La ville parvient à peine à ramasser ses ordures. Plus de la moitié des quelque huit millions Haïtiens vivent avec un dollar américain par jour, la majorité est analphabète et 80 % des gens n'ont pas accès à l'électricité. D'un point de vue politique, les traces de la dictature duvaliériste, tombée il y a plus de 20 ans, sont encore loin d'avoir été effacées.

Pour autant, un des pays les plus pauvres de l'hémisphère se trouve, par ces élections, à faire un pas important vers la modernité électorale. Le décalage avec la rue haïtienne est frappant. Un grand centre de traitement informatisé des données a été installé dans le quartier industriel de Port-au-Prince, près de l'aéroport — et à quelques pas, ce qui est ironique, de Cité Soleil, coeur battant de la résistance populaire pro-Aristide, zone de non-droit où aucun bureau de vote n'a pu être établi. C'est vers ce centre que convergeront les résultats mardi soir et au cours des jours suivants. La douzaine d'hélicoptères de la MINUSTAH apporteront les résultats consignés sur papier en provenance de chacun des départements du pays. Le CEP attendra que 20 % des voix aient été dépouillées à l'échelle nationale et traités informatiquement avant de commencer à les diffuser sur Internet. Il s'attend à ce que le décompte prenne jusqu'à trois jours («cinq, à l'haïtienne», prédit un collègue journaliste haïtien). Si bien qu'Haïti, vers lequel les yeux du monde se tournent, sera pour quelques jours le nouveau laboratoire des expériences internationales de démocratisation élective, sous la haute surveillance de la MINUSTAH. La presse internationale a débarqué en masse pour couvrir la nouvelle, tout comme les observateurs internationaux. Une centaine de Canadiens sont arrivés jeudi. Sévèrement critiquée au cours des dernières semaines pour son incapacité à lutter contre le banditisme et les kidnappings, la MINUSTAH affirme avoir mis en place un «plan exhaustif de sécurité», traduisant la crainte persistante que les militants aristidiens parviennent à perturber le scrutin. Il y a aura «présence permanente» de Casques bleus et d'agents de la Police nationale haïtienne (PNH) dans chacun des 800 bureaux de vote, s'éreinte-t-elle à souligner.

À Port-au-Prince, une certaine fièvre électorale s'est emparée de la ville, dont les murs sont littéralement tapissés des affiches des 35 candidats à la présidence et des centaines de candidats à l'Assemblée législative et au Sénat. Elle est comment, cette capitale? Une ville toute en collines et en montagnes, qu'on dirait bâtie sur des vagues, enveloppée de poussière, où l'heure de pointe bouchonne aux intersections... Et où les gens vaquent à leurs occupations, en contraste évident avec l'insécurité affichée par les statistiques et l'injonction formelle faite aux étrangers et aux Haïtiens nantis de marcher dans la rue, ne serait-ce qu'un pâté de maisons.

L'opposition au pouvoir?

Faible en contenu, disent les observateurs, la campagne aura avant tout porté sur les personnalités. Peu d'engagements précis pour sortir la population de sa grande pauvreté et remédier aux inégalités sociales criantes. Or ces élections censées consommer la rupture avec les années d'Aristide, le «petit père des pauvres» élu deux fois par les urnes et aujourd'hui en exil en Afrique du Sud, pourraient finalement élire, au grand désespoir de l'opposition, un de ses proches, René Préval, qui a été président de 1995 à 2000. «Le candidat le plus populaire est celui qui n'a rien dit», signale Cyril Pressoir, correspondant du réseau américain NPR.

Aimé dans les milieux populaires, M. Préval est considéré dans l'opposition comme un homme politique sans indépendance d'esprit, un mou instrumentalisé en coulisses pendant ses années de présidence par Jean-Bertrand Aristide. Certains, comme Marthes Lapierre, de Développement et Paix, ne s'attendent donc pas à ce que les militants de Lavalas, le parti d'Aristide, cherchent à faire dérailler le processus le jour du vote, leur candidat ayant des chances de l'emporter.

En outre, il n'est pas totalement exclu que M. Préval, du reste le seul candidat à avoir pu faire campagne à Cité Soleil, obtienne la majorité absolue contre ses adversaires et devienne président dès le premier tour. Mais cette hypothèse est jugée quasi invraisemblable compte tenu de la diversité et du morcellement de la scène politique. Le plus probable est qu'il sera soumis à un second tour, le 19 mars. Son adversaire le plus plausible serait l'homme d'affaires Charles Henry Baker, numéro deux du Groupe des 184, regroupement de patrons haïtiens et d'organisations de la société civile qui a contribué à pousser Aristide vers la sortie en 2004. La surprise de la campagne, dit-on. Ou encore l'ancien homme politique Leslie Manigat, président à la fin des années 80. Un autre candidat susceptible de faire bonne figure serait Evans Paul, ancien maire de Port-au-Prince.

Pour Georges Michel, historien et commentateur politique, l'élection de Préval recréerait l'intense polarisation à laquelle ces élections sont censées mettre fin. «Parce que Préval, qui a couché trop longtemps avec Aristide, aura fait le plein de votes au premier tour», il est toutefois convaincu que c'est un candidat de l'opposition, auquel les autres partis se rallieront pour bloquer le retour de Lavalas, qui l'emportera au bout du compte. C'est mathématique, dit-il. Auquel cas le nouveau pouvoir aura la responsabilité d'ouvrir le dialogue avec les lavalassiens, et ces derniers, celle de se prêter à l'exercice, sans quoi la situation risquera de s'envenimer davantage.

Elles sont loin d'être une panacée, ces élections que la communauté internationale, qui semble parfois pressée d'en finir, présente comme une promesse de gouvernement légitime. La situation restera difficile encore longtemps, prévient de son côté le journaliste Jacquelin Télémaque, d'autant que le scrutin annonce en outre l'élection d'une Assemblée législative et d'un Sénat «émiettés» où les dialogues de sourds risquent de se multiplier. «Mieux aurait valu former un grand gouvernement d'unité nationale, le temps qu'ils apprennent à se parler, avant de se lancer dans des élections», affirme un fonctionnaire onusien. «Bien entendu que ce n'est pas une panacée, dit M. Michel. Mais c'est une toute petite étape nécessaire vers la normalisation politique en Haïti.»

La parole est aux Haïtiens, qui n'ont pas brillé par le passé par des taux très élevés de participation électorale. Jamais, sauf erreur, ces taux n'ont dépassé les

50 %. Pour marquer la fin de la campagne, les équipes de MM. Préval et Baker tiennent aujourd'hui de grands ralliements politiques dans la capitale. En conférence de presse cette semaine, le président du CEP, Max Mathurin, a invité l'électorat à prendre exemple sur les Palestiniens qui ont élu les islamistes du Hamas au Parlement de l'Autorité palestinienne la semaine dernière: le taux de participation a atteint les 77 %.