Entrevue avec le sociologue Alain Labrousse - L'opium dopé par le sous-développement

La récolte de 2004
Photo: Agence Reuters La récolte de 2004

On a parfois l'impression que lutter contre la drogue, c'est comme s'attaquer à la mauvaise herbe: quand on l'a éradiquée dans une partie du monde ou dans une région d'un pays, elle repousse toujours ailleurs.

Ainsi, le Triangle d'Or, qui chevauche la Birmanie, le Laos et la Thaïlande, a graduellement été supplanté en tant que région productrice par l'Afghanistan, d'où provient environ 85 % du pavot à opium de nos jours.

Sous la pression internationale et surtout européenne, la lutte contre la culture du pavot et le trafic des stupéfiants s'est intensifiée depuis peu dans ce pays. Avec des résultats encore très modestes.

Selon le sociologue français Alain Labrousse, il y a plusieurs raisons à cela, mais une en particulier: «Le problème est que le développement rural n'est pas une priorité dans la reconstruction du pays, même si 80 % de la population est rurale. Cela n'intéresse pas les investisseurs. La priorité des pays occidentaux va vers un développement des investissements privés en Afghanistan. On se dit que si les affaires sont bonnes pour les hommes d'affaires, elles sont bonnes pour le pays.»

Pour le sociologue, qui étudie depuis des années les conditions de vie des paysans producteurs de «drogues» dans divers pays, il vaudrait mieux outiller l'agriculture traditionnelle, et pas seulement dans les régions qui se sont déjà mises à la culture du pavot. Sinon, il y a un risque d'essaimage des cultures vers des endroits toujours plus reculés, comme cela s'est déjà produit en Colombie, estime M. Labrousse, qui vient de publier aux Éditions Mille et une nuits Afghanistan: opium de guerre, opium de paix, un ouvrage très documenté.

La production d'opium en Afghanistan, jusqu'alors très marginale, s'est développée pendant la guerre de résistance à l'occupation soviétique dans les années 80. Elle a explosé au cours de la décennie suivante, après que l'Union soviétique et les États-Unis eurent cessé de financer, respectivement, le gouvernement communiste et les moudjahidines. Elle a atteint les 3200 tonnes en 1994 alors que les diverses factions islamistes s'entredéchiraient après le renversement du régime marxiste.

À partir de 1996, les talibans au pouvoir dans la majeure partie du territoire «se sont contentés de gérer le problème, réprimant la consommation et percevant des taxes sur la production, a expliqué M. Labrousse en entrevue au Devoir. Ce qu'ils n'ont pas dit, c'est qu'ils percevaient aussi des impôts sur la transformation et le transit.»

Question d'image

Après une récolte record de 4400 tonnes en 1999, les talibans se sont attaqués à la production, avec passablement de succès. Leur motivation était sans doute l'amélioration de leur image auprès de la communauté internationale afin d'obtenir le siège de l'Afghanistan à l'ONU, alors occupé par l'Alliance du Nord (opposition). Les trafiquants internationaux n'en ont pas vraiment souffert puisque les cours de l'opium et de l'héroïne se sont redressés. Après l'intervention occidentale, la culture du pavot a repris, ce produit étant le seul qui permettait à des paysans appauvris de relever leur niveau de vie. La récolte de 2004 (4200 tonnes) a frisé le record de 1999.

Aujourd'hui, l'opium domine la vie économique du pays, au point de représenter environ 60 % du produit intérieur brut. Même la Banque mondiale, dans un rapport publié l'année dernière, reconnaissait que les exportations d'opiacés ont permis de soutenir la monnaie nationale ainsi que l'emploi. Toutefois, même si le titre de son ouvrage pourrait laisser croire le contraire, M. Labrousse juge que les inconvénients l'emportent sur les avantages. Ainsi, le blanchiment de l'argent de la drogue favorise la consommation de produits de luxe importés, empêchant le développement de l'industrie locale, tandis que les fluctuations sur le marché illicite rendent aléatoire toute planification à long terme. Sans compter que la consommation locale commence à prendre de l'ampleur, y compris sous forme d'injection d'héroïne.

Ce sont néanmoins les pays voisins, Pakistan, Iran, anciennes républiques soviétiques d'Asie centrale et Russie, qui subissent de plein fouet les effets de l'opium afghan.

Sur le plan politique, quelques dizaines de trafiquants connus ont été élus députés aux élections de septembre dernier. Selon M. Labrousse, il n'est cependant pas approprié de parler de narco-État «dans la mesure où l'argent de la drogue finance plutôt la fragmentation de l'État et le pouvoir local. Au pire, il n'y aurait plus d'État ou plus d'État digne de ce nom plutôt qu'un narco-État».

M. Labrousse fait également remarquer que les narcotrafiquants afghans ne sont pas des spécialistes comme les chefs des réseaux colombiens impliqués dans le trafic de cocaïne. «Ce sont de grands commerçants ou des chefs tribaux qui ont beaucoup d'autres cordes à leur arc.» Autre différence: les Afghans sont très peu présents dans les réseaux de distribution de la drogue une fois que celle-ci est sortie du pays.