Incertitudes

Photo Georges Gobet
Photo: Photo Georges Gobet

La coopération internationale se formule dans un univers en transformation. L'Amérique du Sud «vire à gauche», l'Amérique s'enfonce dans une guerre et les citoyens de tous les pays mettent la santé, la leur, en tête dans l'établissement des priorités. Il faut donc des catastrophes naturelles pour rappeler à tous et chacun que les conditions de vie varient d'un lieu à l'autre sur cette planète Terre.

Québec doublerait-il demain les montants alloués à ses programmes d'aide internationale qu'il serait permis de douter que le parti au pouvoir obtiendrait le surlendemain un maigre pourcentage d'augmentation dans les cotes qui évaluent l'appréciation qu'a le public de cette formation politique.

Signerait-il toutefois un accord commercial qui garantirait l'achat par dizaines de millions de pieds cubes de bois d'oeuvre que la vague conservatrice qui soulève la Beauce ne s'en retrouverait que renforcée. C'est du moins ce que l'on pourrait croire, force étant de constater que le citoyen préfère de beaucoup ce qui lui rapporte immédiatement à toute mesure de nature à établir un partage équitable de la richesse.

Simultanément toutefois, la télévision reprend-elle à répétition des images d'une vague meurtrière qui engloutit indifféremment locaux et touristes que les organismes d'aide en arrivent à avoir des difficultés à gérer les sommes amassées. Le même phénomène se produirait-il dans une région isolée, loin des caméras, en l'absence de propos intelligibles sans l'aide de traducteurs, que l'impact serait toutefois moins grand: il y a en effet un monde entre les plages dorées de la Thaïlande et les contreforts de l'Himalaya.

Aide directe

Dans nos contrées, l'aide internationale est perçue comme un geste humanitaire, comme un beau geste que l'on pose quand les surplus, qu'ils soient financiers ou commerciaux, s'accumulent. En retour, les donateurs se font couvrir d'éloges. Et Microsoft se fait pardonner sa stratégie de contrôle quand Bill Gates, en son nom et en celui de sa femme, répète sur toutes les tribunes que la fondation qu'il a créée met à la disposition du Tiers-Monde des actifs totalisant 27 milliards de beaux billets verts. Le magazine américain Time entre alors dans la danse en le nommant, lui, en compagnie de la vedette Bono, personnalité de l'année.

Pendant ce temps, sur le terrain, avec l'aide de fonds publics, soutenus parfois par des dons individuels, des organismes comme OXFAM, le CECI, le Centre canadien d'étude et de coopération internationale, ou le CCISD, le Centre de coopération internationale en santé et développement, y vont de gestes moins spectaculaires, rejoignant personne par personne des habitants d'Afrique ou d'Asie afin d'améliorer les conditions locales de santé ou d'éducation. Le travail de terrain y est fort lent: c'est ainsi en nombre d'années qu'il faut mesurer les efforts portés au seul Sénégal, où le Mouvement Desjardins a implanté le modèle québécois des coopératives financières et où bientôt les «caisses pop» ouvriront là aussi des guichets!

Stratégie politique

Le dernière campagne fédérale a vu le parti alors au pouvoir tenter de convaincre l'électeur en affichant son intention d'augmenter l'aide internationale: la nouvelle n'a pas fait long feu à la suite de la proposition de l'équipe adverse de réduire les taxes à la consommation et d'augmenter l'aide directe aux provinces et municipalités. Il est donc prouvé qu'il est plus rentable d'aider le citoyen à acquitter les factures imposées par un gourmand VUS que de démontrer l'utilité d'une aide, même si cette dernière permet d'écouler les surplus de production, de blé ou de beurre entre autres.

On comprend donc que ce n'est pas un simple jeu de coulisses qui explique le retard pris par Québec dans le projet de dépôt d'une politique internationale. Va-t-on favoriser l'aide ou concentrer les avoirs dans la mise en place ou le maintien d'un réseau de bureaux de représentation auprès de futurs clients, de préférence américains? L'Asie sera-t-elle un continent apprécié d'abord pour son potentiel de développement commercial avant d'être un lieu où la richesse ne profite qu'à une maigre couche de la société, la majorité étant constituée d'une classe ouvrière se contentant de salaires qui garantissent à peine la subsistance?

Dans un tel contexte, les altermondialistes ont par ailleurs été déçus de voir que le dernier Forum social mondial, celui qui s'est clos en début de semaine à Caracas, a perdu de son lustre par rapport à la rencontre de Davos, là où les capitalistes ont affiché une belle unanimité, proposant une ouverture à toute la planète, le même Gates toujours en vedette, et sans recourir à l'agressivité d'un Chávez, qui prêche pour une modification des règles planétaires du jeu économique: la pensée néolibérale rejette tout discours démontrant que l'argent a une odeur.

Et la Chine devenant riche, et le Moyen-Orient voulant s'enferment dans son intégrisme, et l'Afrique prenant de plus en plus ses distances par rapport à ses anciens colonisateurs, un sentiment général semble apparaître: et si on «les» abandonnait à leur sort, quitte à facturer les services dont «ils» ont vraiment besoin? Comme si la coopération internationale était une simple aventure commerciale.

Pourtant, pendant ce temps de réflexion, sur le terrain, des individus se battent pour que tous et toutes aient au moins une chance de survivre à des conditions — politiques, économiques ou conjecturales — défavorables...