Forum social mondial - Les héritiers de Porto Alegre

La 6e édition du Forum social mondial (FSM), qui s'est achevée dimanche dernier, ne fut pas le rendez-vous altermondialiste espéré: on attendait 120 000 personnes dans la ville-hôte de l'événement, Caracas, au Venezuela; le FSM n'en aura réuni que 70 000. S'agit-il là d'un signe d'essoufflement du mouvement altermondialiste? Des Québécois qui y ont participé se prononcent.

La directrice de l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), Maria-Luisa Monreal, réfute l'idée voulant que le mouvement qui anime le Forum social mondial s'essouffle. On ne devrait donc pas faire, selon elle, une corrélation directe entre le nombre de participants et un déclin possible du FSM, cette rencontre altermondialiste qui rassemble des représentants de la société civile et s'oppose au Forum économique mondial, lequel se déroule chaque année à Davos, en Suisse.

Par ailleurs, elle admet que le FSM est présentement et plus que jamais dans un processus de redéfinition. «Plusieurs ont soulevé cette année la question suivante: "Qu'est-ce qu'on fait avec le forum?" On se demande s'il doit rester un lieu de discussion et de réseautage ou s'il n'est pas aujourd'hui nécessaire d'ajouter une autre dimension, soit celle d'offrir des [solutions] alternatives plus concrètes, comme des campagnes de sensibilisation communes», expose-t-elle.

Mme Monreal soutient qu'il s'agit certainement là du principal défi «au travers duquel doit passer» le FSM. Une réalité qui n'a rien de nouveau. Les détracteurs de ces rencontres accusent régulièrement le forum de se confiner dans un univers de protestation et de dénonciation et, de ce fait, de ne formuler aucune option alternative crédible en vue de réaliser cet «autre monde possible», slogan de la rencontre.

Depuis trois ans particulièrement, le FSM se redéfinit. Déjà en 2004, lors de sa quatrième édition, on déménageait la rencontre — qui se déroulait depuis ses débuts à Porto Alegre, au Brésil — à Mumbay en Inde. L'objectif était bien sûr d'assurer une diffusion plus large en offrant à des participants d'Asie la possibilité de prendre part au FSM.

Cette année encore, on innovait. Pour la première fois de son histoire, le forum a été polycentrique. Il y a tout d'abord eu une étape, du 19 au 23 janvier dernier, à Bamako au Mali. Puis, du 24 au 29 janvier, le FSM traversait l'Atlantique pour gagner la ville de Caracas au Venezuela. Un FSM 2006 polycentrique se déroulera également à Karachi, au Pakistan, en mars prochain.

Le FSM

au pays des socialistes

Le FSM de Caracas aura été marqué par quelques déceptions et envolées lyriques politiques notables: un scepticisme à l'égard du gouvernement de gauche du Brésil qui se plie aux lois du FMI; une présence remarquée de la gauche socialiste — 800 délégués cubains ont débarqué à Caracas; et finalement une prise de position du président vénézuélien, Hugo Chavez, qui a ouvertement accepté d'être catalogué dans la «gauche des fous» avec Fidel Castro et Evo Morales, et a évoqué à l'occasion d'un discours «le cri de Marx, de Rosa Luxembourg et du Che: "Le socialisme ou la mort!"».

Malgré les coups d'éclat et les divergences, Mme Monreal maintient que le FSM a été une réussite. Plusieurs initiatives ont émané des ateliers, rencontres et conférences. Une plateforme syndicale pour les Amériques a entre autres été discutée. Il s'agit d'un projet servant à consolider les organisations syndicales en leur offrant la possibilité de collaborer aux niveaux régional, national et continental. «Cela démontre la volonté du secteur syndical d'unir ses forces dans l'action», avance la directrice de l'AQOCI, notant au passage qu'il «est maintenant temps de passer à l'action».

Le Comité chrétien

Pour sa part, la représentante du Comité chrétien pour les droits humains en Amérique latine, Marie-josée Béliveau, soutient que le mouvement est toujours aussi vivant: «Je ne pense pas que l'événement s'essouffle.» Mais elle admet que, au cours du FSM, plusieurs questions furent soulevées quant à la méthodologie employée et aux impacts réels qui en découlaient.

Marie-josée Béliveau en est à sa deuxième présence à un Forum social mondial. Selon elle, derrière l'image de contestation altermondialiste souvent relayée dans les médias se cache une réalité plus complexe qu'il faut exposer, analyser et expliquer. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'elle s'est jointe à la délégation de l'AQOCI.

«La principale raison de ma présence ici, à Caracas, est d'assurer une médiatisation de l'événement», indique-t-elle d'entrée de jeu. Ce qu'elle fait en intervenant, par le biais de chroniques radiophoniques et de bulletins qu'elle a rédigés tout au long du forum, avec trois autres jeunes Québécois, pour le compte de la délégation.

Selon Mme Béliveau, outre l'importance que revêt le FSM sur le plan du réseautage et des discussions, ce dernier sert de tremplin pour informer la population mondiale des réalités vécues par des communautés éloignées. Le Mouvement des sans-terre en Amérique du Sud est, selon elle, un exemple de médiatisation réussie de réalités étrangères à la nôtre.

Entendre les sans-terre

«Le forum permet de rencontrer ces personnes et il nous permet de diffuser leur réalité. Le fait qu'ils soient entendus à l'extérieur de leur territoire a un impact», juge-t-elle. La reconnaissance internationale d'un mouvement tel que celui des sans-terres — une organisation populaire qui milite pour que les paysans ne possédant pas de terre disposent de terrains pour pouvoir cultiver — ferait pression sur les gouvernements pour que ceux-ci écoutent davantage leurs revendications. Mme Béliveau ajoute: «Le fait qu'une certaine attention internationale leur soit accordée pousse les autorités qui seraient tentées par la répression de réfléchir à deux fois avant de le faire.»

Même son de cloche lorsqu'on demande à Maria-Luisia Monreal d'expliquer les impacts réels d'un tel événement. «Selon nous, l'aspect le plus important est la diffusion et la sensibilisation du public aux enjeux liés au développement», ce qui rejoint la principale mission que s'est donnée l'AQOCI.

L'association, qui regroupe 54 organismes québécois de coopération et d'éducation à la solidarité internationale, prépare une tournée de conférences dans les régions de la province afin d'informer les gens sur ce qui s'est déroulé au FSM.

Des liens se sont tissés, précise Marie-josée Béliveau. À titre d'exemple, «quatre femmes de la Bolivie, du Pérou, de la Colombie et de l'Équateur viendront au Québec pour exposer leur situation et faire connaissance avec des mouvements sociaux du Québec».

En 2007, le FSM aura lieu à Nairobi, au Kenya, et en 2008, il devrait retourner à Porto Alegre, au Brésil.

Collaborateur du Devoir