Québec international - La période de réflexion perdure au ministère des Relations internationales

Prévu initialement pour 2005, le nouvel énoncé de politique d'affaires internationales du ministère des Relations internationales ne sera rendu public qu'au printemps prochain. À quoi peut-on s'attendre de cet exercice de définition de priorités, le troisième dans toute l'histoire du Québec? Le MRI se faisant très discret dans la préparation du document — et la ministre Monique Gagnon-Tremblay ayant décliné notre invitation —, nous avons posé la question à des spécialistes en la matière.

Certains expliquent le retard d'un an dans le dépôt de l'énoncé de politique par un sérieux problème de direction au bureau de la ministre Monique Gagnon-Tremblay. D'autres l'attribuent à la complexité du dossier et à la restructuration administrative au sein du MRI. D'autres enfin ont la furieuse impression que le document sur lequel planche le ministère depuis l'arrivée des libéraux à Québec se concocte en circuit fermé. Quoi qu'il en soit, la fameuse politique risque de prendre tout le monde par surprise puisqu'aucun ballon d'essai n'a été lancé.

Un maigre budget

Une chose est sûre: rien ne laisse présager que l'énoncé tant attendu comportera des modifications dans les priorités et les stratégies du Québec en matière de solidarité internationale. Bon an, mal an, l'aide internationale accordée par le Québec aux pays les plus démunis de la Francophonie, de l'Amérique latine et des Antilles — ses trois axes d'intervention — se chiffre à quelque 45 millions de dollars, sur un budget total d'environ 100 millions.

Autant dire une goutte d'eau dans l'océan, affirme Nelson Michaud, professeur de relations internationales à l'ENAP. «Étant donné la faible proportion des programmes d'aide internationale, nous ne sommes pas en présence d'un axe majeur à partir duquel peuvent se développer les relations internationales du Québec. Il s'agit davantage de solidarité internationale et de partenariat. Le mode de livraison se fait directement auprès des intervenants, et non de gouvernement à gouvernement.»

La santé, l'éducation, la sécurité alimentaire et l'organisation sociale et communautaire devraient encore figurer en tête des préoccupations de la direction de l'aide internationale, laquelle intervient sur trois plans: le financement de stages d'initiation à la coopération internationale pour les jeunes de 18 à 35 ans, avec le programme Québec sans frontières; l'appui aux initiatives de développement des communautés du Sud par le biais du Programme québécois de développement international; et le volet «sensibilisation à la solidarité internationale», qui comprend notamment les fameuses Journées québécoises de la solidarité internationale.

Une plateforme signée Pelletier

En revanche, les spécialistes s'attendent à ce que le MRI fasse quelques ajustements à sa politique dans le secteur des relations internationales. «On a l'impression que ce qui intéresse beaucoup le gouvernement en ce moment, c'est de réaffirmer d'une manière consensuelle et bipartisane les principes de base qui fondent les relations internationales du Québec», commente Louis Bélanger, professeur au département de science politique à l'université Laval, joint à Washington.

À son avis, le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes, Benoît Pelletier, y est pour beaucoup. «C'est lui qui a rédigé la nouvelle plateforme constitutionnelle du Parti libéral lorsque celui-ci était dans l'opposition, dit-il. Dans cette plateforme, beaucoup d'importance était donnée aux questions internationales. Il est clair que la nouvelle politique sera très orientée vers la participation du Québec aux organisations internationales dans ses champs de compétence et aux consultations dans le cadre de négociations commerciales.»

Une « doctrine Charest »

Le premier ministre Jean Charest a donné lui-même le ton de la nouvelle orientation du Québec à l'échelle internationale dans une allocution prononcée à Charlottetown, en novembre 2004: «Ce qui est de compétence québécoise chez nous, est de compétence québécoise partout.»

«La "doctrine Charest" devait guider la politique étrangère et les revendications du Québec, mais ç'a été un peu manqué», estime Stéphane Paquin, professeur au département d'histoire de l'UQAM. Il en veut pour preuve les fameux accords de l'UNESCO sur la diversité culturelle, auxquels le Québec a contribué activement. «Le dossier a été extrêmement mal géré, déplore-t-il. C'est la ministre de la Culture Line Beauchamp qui a piloté ce dossier alors que, logiquement, ça aurait dû être le MRI. Il s'agit d'une grosse victoire pour la diplomatie québécoise. Pourtant, ni Jean Charest ni Monique Gagnon-Tremblay n'y sont allés.»

Des ratés, le Québec en a connu plusieurs en ce qui a trait à sa place dans les organisations internationales, ajoute Stéphane Paquin. Il évoque entre autres l'absence du Québec aux dernières négociations commerciales à Hong-Kong, où il était question du système de gestion de l'offre pour l'agriculture. «Un emploi sur deux en matière d'agriculture aurait été affecté par cet accord. Et c'est dans le champ de compétence du Québec. Heureusement, la question n'a pas été acceptée à l'OMC.»

N'empêche, le Québec semble opter de plus en plus pour une dynamique de politique étrangère caractérisée par une action internationale visant à influencer le contexte international, soutient pour sa part Nelson Michaud. «C'est exactement ce qu'a fait le Québec en travaillant à l'établissement d'une nouvelle norme internationale [sur la diversité culturelle] auprès de l'UNESCO.»

Avec les missions commerciales menées ces derniers temps dans les pays dits émergents — le Mexique, la Chine, l'Inde, etc. —, le gouvernement de Jean Charest semble aussi avoir lancé des signaux clairs: dorénavant, outre Paris et Washington, d'autres destinations existent! «On peut qualifier la mission en Inde de "mission de positionnement" du Québec par rapport à cet acteur émergent, note Nelson Michaud. Le gouvernement souhaite créer des liens politiques, se rapprocher des institutions postsecondaires, faciliter la pénétration du marché indien par des entreprises québécoises et susciter des investissements indiens au Québec. C'est sur le long terme que la véritable portée de ces contacts devra être mesurée. Chose certaine, un signal d'intérêt a été lancé, ce qui était nécessaire avant que tout le monde ne le fasse.»

De là à dire que le Québec suivra la mode des marchés émergents et se détournera de la Francophonie et des États-Unis, de loin son premier partenaire commercial, il y a un pas de géant que personne n'ose franchir.

L'esprit de John Ciaccia

En fait, des rumeurs circulent à l'effet que le MRI voudrait retourner à l'esprit de l'époque de John Ciaccia, ex-ministre des Affaires internationales du Québec, avec une politique d'affaires internationales plus «business oriented». «Comment peut-il y parvenir alors que le MRI se positionne comme un ministère secondaire, à la traîne des autres ministères?, s'interroge Stéphane Paquin. Son action est de plus en plus marginalisée au profit d'un système où chaque ministère mène ses propres actions lorsqu'il s'agit de défendre les intérêts internationaux du Québec.»

L'arrivée des conservateurs de Stephen Harper à Ottawa représente une occasion en or pour le Québec de remettre le MRI sur les rails et de positionner véritablement le Québec dans les organisations internationales, estime Stéphane Paquin. «Harper en a fait un enjeu électoral et a même accordé plus au gouvernement du Québec que ce qu'il réclamait, soit un siège à l'UNESCO [un statut semblable à celui que le Québec a dans la Francophonie], soulève-t-il. Ce serait vraiment dommage de rater cette occasion, tout ça parce qu'il y a un problème de "leadership" au MRI.»

Mais cet engagement touchant l'UNESCO est-il réalisable? «Il faut voir davantage l'esprit de cette avancée, c'est-à-dire la volonté de donner formellement non seulement un siège, mais surtout une voix au Québec dans ce forum international, nuance Nelson Michaud. Il s'agit d'un changement majeur d'orientation à Ottawa, une percée fort importante.»

Il faudra aussi attendre l'énoncé de politique de la ministre Monique Gagnon-Tremblay — dont d'aucuns souhaitent qu'il redonne au ministère des Relations internationales son lustre d'antan — pour connaître les véritables intentions du gouvernement. «Le Québec doit continuer de faire évoluer ses relations internationales à partir de ses acquis, qu'il doit consolider, recommande Nelson Michaud. Il ne doit pas ignorer pour autant certains éléments nouveaux comme l'importance croissante de son américanité, la mondialisation et le rôle international accru de plusieurs entités fédérées qui s'investissent de plus en plus dans les questions internationales. Le Québec a tout intérêt à développer des affinités avec elles.»

Collaboratrice du Devoir