Relations Nord-Sud - Le Sud veut se libérer des tutelles imposées par le néolibéralisme économique

Après avoir été très présentes sur la scène publique, les relations Nord-Sud se sont faites plus discrètes. Bridées par des préoccupations d'équilibre budgétaire, de transparence et d'imputabilité, elles semblent affermir à nouveau leur assise. Dominique Caouette, professeur adjoint au département de science politique de l'Université de Montréal, y détecte toutefois de nouvelles dynamiques et perceptions.

Des années 1970 à la fin des années 1990, les relations Nord-Sud en matière de coopération internationale se sont essoufflées. De fait, d'un point de vue financier, l'aide a régressé jusqu'à n'atteindre plus que 0,22 % du produit national brut (PNB). «Mais, note Dominique Caouette, depuis les quatre dernières années, on observe un renversement dans la baisse de l'aide internationale, particulièrement au Canada, puisque le pourcentage est désormais de 0,28 %.» Cette reprise est toutefois lente et, si l'on se fie aux tendances actuelles, ne permettrait d'atteindre l'objectif onusien de 0,7 % qu'en 2023.

Même si le Canada peut, depuis quelque temps, se targuer d'excédents budgétaires, les organisations canadiennes de développement fonctionnent encore avec des budgets limités. «Mais on s'aperçoit que leur travail de politique publique et de pression pour le réinvestissement dans l'aide commence à porter fruit. De surcroît, la générosité des individus ne s'est pas tarie. Les dons et les actions autour du récent tsunami l'illustrent bien.»

En raison du contexte large de la mondialisation, les gens ont de plus en plus une conscience globale des phénomènes internationaux, une croissante réceptivité qui crée une plus grande pression de la population sur les gouvernements. «Des questions se profilent alors: l'essor de l'aide est-il lié à une tendance conjoncturelle ou est-ce une tendance lourde? Les engagements pris seront-ils toujours de l'ordre de l'aide internationale ou plutôt de subventions accordées à des industries?»

Un nouveau Sud

D'emblée, en parcourant les évolutions notables, Dominique Caouette s'attache à la distribution géopolitique des relations. En effet, l'orthodoxie de la logique dichotomique entre les pays du Nord et ceux du Sud fait place désormais à une géographie plus complexe. «On ne peut plus parler de relations Nord-Sud, mais plutôt d'un Sud mondialisé.»

Tandis que de nouveaux géants se dressent, les poches de pauvreté circonscrites traditionnellement dans les pays du Sud atteignent également certains pays du Nord. Quant au Sud, il observe une polarisation entre une élite de plus en plus riche et des populations de plus en plus marginalisées. Ainsi, certains pays, en particulier sur le continent africain, s'enfoncent dans une plus grande pauvreté alors que d'autres s'enrichissent plus rapidement. En outre, les nouvelles puissances en émergence — on peut citer la Chine, l'Inde, mais aussi la Corée, Taïwan, le Mexique, le Brésil — bousculent non seulement l'organisation spatiale des relations, mais également leur modus vivendi, en introduisant des considérations de gouvernance, par exemple.

Instrumentalisme et altruisme

Les relations sont en effet régies par les intérêts sous-jacents aux politiques d'aide, soit les différents intérêts nationaux des acteurs en présence. D'un point de vue de politique globale, une lecture instrumentaliste peut s'effectuer. La pierre angulaire qui conditionne l'ensemble des relations repose sur un modèle préétabli d'organisation de l'État et de l'économie. «Les programmes de réduction de la pauvreté élaborés par la Banque mondiale et endossés par le Fonds monétaire international définissent les conditions d'aide pour certains pays en développement. L'aide devient conditionnelle à certaines réformes économiques.»

De facto, la logique néolibérale s'impose et affirme l'équation «ouverture des marchés/prospérité». Or, la politique d'ajustement structurel est tributaire de la disponibilité de forces productives qui dépendent elles-mêmes des conditions de santé et d'éducation, mais également, dans un autre registre, d'une forme étatique de type démocratique. Libéralisation des marchés et réduction des barrières tarifaires ceinturent les discours et les actions. L'image publique devient alors le pendant de cette vision économique. «Il est de bon augure de développer des programmes d'aide au développement pour contrecarrer l'image des pays riches cherchant seulement à profiter des ressources naturelles ou de la main-d'oeuvre à bon marché des pays en développement.»

Gouvernance mondiale

Des considérations plus altruistes tempèrent cet instrumentalisme qui peut paraître dévorant. Ainsi en est-il de l'émergence d'une conscience mondialisée, comme le souligne Dominique Caouette: «L'idée de parvenir à une forme de gouvernance mondiale se renforce.» Des accords et des régimes internationaux se mettent en place, tels les traités sur les mines antipersonnel ou encore le protocole de Kyoto, qui s'attache aux bouleversements environnementaux. Ces derniers ne peuvent plus être maintenus dans des carcans nationaux.

Les changements climatiques provoqués par l'homme, s'ils touchent indifféremment les pays, risquent de malmener encore plus gravement les populations les plus pauvres en perturbant davantage leurs modes de subsistance du fait par exemple de la désertification, de la sécheresse ou de la perte de diversité biologique. En deuxième lieu, à l'instar des partenariats internationaux visant la résolution de problème, on tente aussi d'affirmer des valeurs et de faire partager leurs visées planétaires: «Certaines valeurs sont mises de l'avant, tels le droit des femmes, le droit à la sécurité alimentaire et le droit à l'environnement.»

Efficacité et sécurité

Il résulte de l'ensemble de ces considérations un budget canadien de 3,6 milliards de dollars pour 2005-2006. Son financement est assuré à hauteur de 73 % par l'Agence canadienne de développement international (ACDI), 11 % par le secteur des affaires étrangères et 10 % provenant du secteur des finances. Les critères de sélection des pays partenaires s'appuient sur trois points: le niveau de pauvreté, la capacité d'utiliser l'aide efficacement et une présence canadienne suffisante pour ajouter de la valeur.

Les politiques de développement, outre une meilleure transparence, s'efforcent également de garantir une plus grande efficacité. À cette fin, elles s'enchâssent dans ce qui est appelé désormais «l'approche trois D» issue de l'Énoncé de politique internationale du Canada présenté par Mme Aileen Carroll, ministre de la Coopération internationale, soit diplomatie, défense et développement international, trilogie qui s'accompagne d'un «C» pour commerce.

Les États désireux d'établir des relations de développement doivent donc montrer «patte blanche». Certains «États en déroute et États fragiles» sont tout de même pris en compte, tel qu'indiqué dans la politique de l'ACDI: «Nous fournirons donc un soutien bilatéral ciblé [...] à un nombre restreint de pays peu performants qui revêtent une importance stratégique, soutien qui sera directement axé sur l'amélioration de la gouvernance.»

Cela a été le cas de l'Irak et de l'Afghanistan ces dernières années. Il faut dire que les préoccupations de sécurité sont omniprésentes. «Depuis le 11 septembre 2001, poursuit Dominique Caouette, dès que l'on parle de relations Nord-Sud ou d'aide internationale, la question de la sécurité revient à l'avant-scène.» L'énoncé gouvernemental illustre clairement, si on ne peut parler de prérogative, tout au moins cette orientation: «La sécurité et le développement sont inextricablement liés. [...] Le développement doit être la première ligne de défense d'un système de sécurité collective fondé sur la prévention. Lutter contre la pauvreté permettra non seulement de sauver des millions de vies humaines, mais encore de donner aux États les moyens de combattre le terrorisme, la criminalité organisée et la prolifération.»

Toutes les politiques internationales s'établissent dans ce contexte ou cette idée que la sécurité mondiale est menacée. Même si la sécurité n'oriente pas directement les priorités de la coopération internationale autant que celles d'autres secteurs, comme la défense, le développement est maintenant défini comme un facteur de prévention des risques de terrorisme.

Affirmation de souveraineté

Enfin, une autre évolution se dégage dans les modes de relation Nord-Sud. Parmi les pays qui sont devenus plus forts économiquement, l'Inde a refusé, il y a quelques années, l'aide canadienne proposée. Dominique Caouette explique: «Le message donné était: nous ne voulons pas de l'aide à n'importe quel prix. Nous avons notre propre souveraineté et sommes capables de définir nos priorités. Si vous voulez nous aider, laissez-nous choisir le mode d'organisation de cette aide.» Ce n'est pas dans le seul poids économique nouvellement acquis que prend source cette volonté.

Les pays du Sud disposent aujourd'hui de leurs propres bassins d'experts formés au fil des années. Forts de cette expertise bilatérale, ceux-ci entendent désormais négocier l'aide internationale et ce, dans le contexte plus large des relations politiques et économiques. Les négociations entreprises à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), ou encore toute politique commerciale, influent davantage sur le développement d'un pays que l'aide internationale, et les pays veulent avoir un rôle à jouer sur le plan de la gouvernance mondiale.

Un équilibre régional s'esquisse pour balayer le diktat des pays occidentaux au profit de relations de négociation plus importantes. «À Cancùn par exemple, lors de la rencontre de l'OMC en 2003, on a vu les 20 pays en développement prendre une position solide et opposée à celles des États-Unis et de l'Union européenne en matière d'agriculture.»

En substance, si les relations Nord-Sud se développent en ce nouveau millénaire, elles ne se complaisent plus dans un clivage entre deux blocs distincts. Sur la scène de la coopération internationale, les acteurs traditionnels, États et ONG, sont toujours présents, mais à côté d'eux se dressent désormais d'autres joueurs plus insaisissables en raison de leur appartenance à d'autres sphères, tels les grands conglomérats économiques, qui ont pourtant un impact de taille sur les économies locales. À l'opposé de cette poussée du rouleau compresseur libéral, on constate toutefois les premières manifestations d'une nouvelle solidarité par rapport à des défis considérés désormais comme planétaires, qu'ils soient environnementaux ou sociaux, une solidarité qui permet une vision plus optimiste.

Collaboratrice du Devoir