«Oui, on a le droit de caricaturer Dieu»

Paris et Berlin — Au nom de la liberté d'expression, les quotidiens Die Welt et France Soir ont publié hier les caricatures danoises du prophète Mahomet qui nourrissent une polémique diplomatico-religieuse avec le monde musulman.

En milieu de journée, l'ambassade du Danemark en Syrie a été brièvement évacuée après une fausse alerte à la bombe et Damas a annoncé avoir rappelé son ambassadeur à Copenhague, comme l'avait déjà fait l'Arabie Saoudite en début de semaine.

La Libye a quant à elle fermé sa représentation diplomatique au Danemark. Le Qatar et l'Irak ont également transmis leur réprobation aux autorités danoises, qui ont exclu des excuses officielles, soulignant que la presse était indépendante.

À Paris, la publication des 12 dessins danois par France Soir a provoqué l'indignation du président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Dalil Boubakeur. Le propriétaire de France Soir, l'homme d'affaires franco-égyptien Raymond Lakah, a limogé le président et directeur de la publication, Jacques Lefranc, après la reproduction de caricatures. Dans un communiqué adressé hier soir à l'AFP, M. Lakah indique avoir «décidé de révoquer Monsieur Jacques Lefranc de sa fonction [...] en signe fort de respect des croyances et des convictions intimes de chaque individu».

Le recteur de la mosquée de Paris, qui rappelle que l'islam interdit toute représentation humaine d'Allah et de son prophète, a dénoncé une «vraie provocation vis-à-vis des millions de musulmans de France». Il doit recevoir ce matin l'ambassadeur du Danemark à la demande de ce dernier.

Dans toutes les capitales européennes concernées — Paris, Copenhague ou Oslo, où les dessins ont été publiés à la mi-janvier —, les gouvernements ont mis en avant la défense de la liberté d'expression. «Cette liberté, évidemment, doit s'exercer dans un esprit de tolérance, de respect des croyances de chacun», a déclaré le porte-parole du gouvernement français, Jean-François Copé.

Sous le titre «Oui, on a le droit de caricaturer Dieu», France Soir publie en une un dessin représentant Bouddha, Yahvé et Dieu sur un nuage qui conseillent au prophète musulman de ne pas «râler», tous ayant déjà été caricaturés.

Les 12 dessins danois sont publiés en pages intérieures. Une des caricatures montre le prophète coiffé d'un turban en forme de bombe. Une autre représente un mollah arrêtant un flot de candidats à l'attentat suicide. «Nous sommes en rupture de stock de vierges», leur déclare-t-il.

Le quotidien explique son choix «non par goût gratuit de la provocation mais parce qu'ils constituent l'objet d'une controverse d'ampleur mondiale qui n'a rien de moins comme enjeu que l'équilibre et les limites, en démocratie, entre le respect des croyances et la liberté d'expression».

«La possibilité de se moquer des choses les plus saintes est au coeur de nos traditions culturelles. C'est non négociable. Ce n'est pas un synonyme de notre déclin, comme les esprits pessimistes peuvent le suggérer», peut-on lire dans l'éditorial publié par Die Welt, intitulé «Colère sainte».

Excuses au Danemark

Au Danemark, l'auteur des dessins, publiés dans l'indifférence générale par le quotidien Jyllands-Posten en septembre, s'est déclaré rasséréné par le geste de France Soir et de Die Welt. «C'est la seule façon de faire et le seul moyen de montrer que les pays démocratiques sont solidaires», a déclaré Kaare Bluitgen, dont les propos ont été rapportés par l'agence Ritzau. Le journal danois a présenté ses excuses aux pays arabes en début de semaine mais les ministres de l'Intérieur arabes, réunis mardi à Tunis pour discuter de lutte contre le terrorisme dans la région, ont demandé aux autorités danoises de prendre des sanctions contre le journal.