Pierre Nepveu: la poésie sous haute tension

Pierre Nepveu
Photo: Jacques Grenier Pierre Nepveu

L'oeuvre de Pierre Nepveu, poète, romancier, essayiste, que vient d'honorer à fort juste titre le prestigieux prix Athanase-David, est capitale pour la pensée et pour la littérature québécoises contemporaines. Heureux concours de circonstances, dans le sillage de cette récompense hautement méritée, la poésie de ce penseur vigilant, de cet écrivain et critique majeur dans nos lettres, nous est maintenant donnée à relire avec l'anthologie rassemblant des poèmes de 1969 à 2002 qui vient de paraître sous le titre Le Sens du soleil, à l'Hexagone, dans l'exemplaire collection «Rétrospectives».

Dès le premier recueil, Voies rapides, publié en 1971, une oeuvre résolument moderne prend corps et hausse la voix, cela tant par la tension éclatée de la facture que par l'actualité des références, urbaines, historiques, qui en constituent la constellation thématique. Déjà, les motifs fondateurs de cette poésie, ceux, obsédants, de la vitesse fébrile, du transport routier, aérien ou amoureux, du voyage en accéléré, qui constitueront la trame narrative de l'oeuvre, s'inscrivent dans des vers à la métrique saccadée, entre jazz et souffle coupé, entre bruit et fureur. Dans le bruissement du monde et du langage, comme à l'arrière-plan sonore, toute une panoplie de «moyens de transport», avions, voitures, autobus, sillonnent ici, à vive allure, l'espace poétique des autoroutes, boulevards, lignes aériennes... Dans l'énergie de propulsion, dans l'effort dynamique, la planète bouge d'un mouvement perpétuel.

De la ville à la campagne, de Montréal jusqu'au fleuve, le lecteur participe à une course folle, fiévreuse. Y défilent, sur fond de siècle en détresse, d'insoutenables images de manchettes dont «les hurlements des enfants-squelettes / "quelque part en Afrique"» (p. 43). Paraissent en même temps, comme en travelling, les slogans et les fantasmes de l'Amérique, entre belles de nuit et Hells Angels, tandis que s'exaltent tous les vertiges du désir amoureux.

Intensément

Cette soif désirante, qui incarne la poétique de Nepveu, permet aussi l'avènement de ce que je tiens pour les plus intenses métaphores charnelles et pour les plus beaux vers érotiques de la poésie québécoise contemporaine. En effet, le discours amoureux trouve, chez ce poète dionysiaque et solaire, des accents torrides à l'exemple de celui qu'on entend chez le Fernand Ouellette de Dans le sombre, le Gaston Miron de La Marche à l'amour ou le Paul-Marie Lapointe du Vierge incendié, toutes grandes oeuvres qui ont, par effet de solidarité imaginaire, irrigué la sienne. Et ces éclats de voix passionnés soutiennent la pulsion de vie contre l'inertie de la mort.

À partir de ces «éclats de chair» (p. 76), de ces «éclairs inachevés» (p. 84), et dans «l'incandescence des regards» (p. 80) qui illuminent les Épisodes (1977), se formule un éloge du corps glorieux, fulgurant. Simultanément se dessine, entre euphorie et jouissance, un blason du corps féminin nommant «pubis ensoleillé / seins de laine vermeille» (p. 81), «vulve de fourrure / éclairs de sang chaud» (p. 96). Dans le tumulte urbain des brasseries et des klaxons, des tunnels ou des voies ferrées, le chant du corps tout comme l'écriture du poème procèdent d'une manière même d'exister, intensément: «Peut-on vivre autrement qu'à partir du néant? S'arracher au rien, interminablement, serait l'expérience nécessaire à toute écriture» (p. 117). On trouvera dans le recueil suivant, Couleur chair (1980), là où les vocables «chair» et «éclair» ne font qu'un, une semblable effervescence à l'endroit des «corps mouvementés» (p. 135) et des «plaisirs imaginés» (p. 137). Même si «telle vitesse garde vivant / l'éclair» (p. 141), s'épanche cependant ici, devant «la pensée couleur chair» (p. 147), cette «pensée vorace» (p. 153), l'expression d'une détresse et d'une pauvreté, quand «la maison de l'être est un taudis» (p. 132).

Les livres, chez Nepveu, s'articulent les uns aux autres à la manière du contrepoint musical. Ils s'interpellent, se constituant en un chorus investi d'une forte unité tonale, thématique et formelle. Pareille connivence entre les recueils qui font bloc, entre les parties et le tout, ressortit à la solidité de ce qui les établit comme une oeuvre: monolithique, cohérente et continuelle. Ainsi, une fois traversée, parmi les exubérances des corps, la mélancolie existentielle exprimée dans Couleur chair, la question du sens sera reformulée et approfondie dans Mahler et autres matières (1983): «Une fois touché le sens du non-sens, que reste-t-il?» (p. 190).

À la faveur de l'un de ces bonheurs d'expression sonore qui soutiennent parfois la poésie et lui confèrent, subrepticement, sa profondeur matérielle, la «voie rapide» fait place, en ce livre, à la «voix nue»: «et je n'ai plus de voix / pour grappiller l'âme / des choses» (p. 220), écrit le poète, installant, sous la tutelle de Mahler, la métaphore vocale filée dans ce livre construit par «chants», composé à la fois comme un carnet de musique et comme un journal intime. Certes, perdure ici la conscience historique qui, chez Pierre Nepveu, inscrit la poésie dans la réalité et dans la mémoire d'une époque en désarroi. Mais le «je» du poème se fait plus confident, peut-être aussi plus lyrique, un lyrisme dont l'harmonie sonore réside encore dans l'arythmie, dans la voix brisée, cassée: «Si lointaine et aveugle, / [la voix] me veut effondré / au milieu d'elle» (p. 233).

Haute fidélité

Devant les cacophonies et les discordes du monde, devant les marques de l'événement collectif — «la mort de Staline en 1953» (p. 213), entre autres —, la poésie laisse surgir le souvenir d'enfance. Elle pose la question de l'origine. Elle évoque, sous le mode de l'esquisse, ces figures familiales qui seront admirablement précisées dans les recueils postérieurs. Ainsi, l'histoire personnelle appartient au cours de l'Histoire. Certes, ce voeu d'une connivence entre le singulier et l'universel conduit parfois à quelque interférence réflexive où la pensée de l'essayiste surplombe l'image du poète, créant tel effet d'éloquence plus didactique: «La vie en société, un état de dépaysement se rassurant par des typologies, des coups de ciseaux dans bonheur et misère» (p. 201). Le discours menace alors le poème. Chez cet écrivain cependant, l'idée ne se fixe pas. Elle est toujours fluide, soumise à l'écoute des mots, à la plasticité des émotions et des affects. La pensée s'affine dans la voix qui tend sans cesse à l'ouverture sur le paysage et sur la mer, cela que rappelle, dans Marée montante, la fin de ce recueil musical: «J'ouvre la porte / et j'entends la mer / dans Montréal» (p. 236).

Pareille aspiration à la rumeur maritime par-delà le brouhaha urbain trouve son écho dans Romans-fleuves (1997), dont le titre peut s'entendre comme une synthèse ponctuelle de l'oeuvre en cours, quand «les mots perdus m'emportent, / ma chambre donne sur le fleuve» (p. 261). En ce grand recueil de la maturité poétique, l'âge d'homme fait appel au réconfort des livres lus, des femmes et des fleuves aimés. Le poète s'y définit comme «un être cherchant / hors de soi un appui / pour croire et pour durer» (p. 247). Ces romans-fleuves, entre flux de conscience et torrents de langage, racontent les aventures de vivre, les rencontres amoureuses, les séismes de la passion comme un «éclair délicieusement fautif, un zigzag / de langage sur fond de nuit pâle» (p. 281).

Chez ce poète, l'allusif et discret «récit de soi» prend acte de l'état du monde et de l'espèce humaine, à la faveur d'une compassion naturelle devant les misères physiques et les désastres universels; avec cet insondable espoir que «la douleur / nous civilise un peu plus» (p. 308) et que l'amour nous grandisse. En ce sens, la magnifique suite poétique qui clôt ce recueil, intitulée Les Filles du sculpteur, se donne comme un chant, litanie et incantation à l'adresse de l'amoureuse, mais aussi célébration d'un paysage que l'oeil du poète agrandit à la dimension du cosmos. L'esprit des lieux habités atteint alors à cette visée épique que l'on retrouve dans Lignes aériennes (2002), là où le poète, retraçant, pour en dénoncer l'absurdité, l'histoire de l'aéroport de Mirabel «soumis à la loi des grands dérangements» (p. 375), élève la voix à hauteur du drame historique.

Récit en vers qui procède à partir de documents imaginés, cahier, notes, journal, la poésie des Lignes aériennes propose une trame narrative appuyée sur des faits réels ou remaniés. En ce sens, le livre actualise à la fois l'enjeu de fiction, le goût pour l'hybridation générique et le regard du reporter journalistique, toutes postures scripturales qui sous-tendent l'oeuvre polymorphe de Pierre Nepveu. Certes, la poésie est ici présente sur le vif du sujet de l'Histoire quand il s'agit de montrer la désolation «de ce qui reste, au bout d'une autoroute qui se termine dans les ronces et le chiendent»

(p. 411). Mais le poète trouve, toujours par effet de compassion et de solidarité, une rare justesse expressive, entre pathos et dénuement, afin d'accuser «la grande main blanche des bureaucraties / [...] passée magicienne sur toute l'étendue du paysage» et «pour l'inauguration d'un nouveau siècle» (p. 376).

Dès lors, l'indigence politique et l'errance bureaucratique servent de toile de fond à un drame écologique narré comme une expérience vécue; parce qu'elle est assumée par un observateur vigilant qui sait que «le temps ne coule plus de source / mais de son couteau fin nous découpe» (p. 345). Il s'agit alors de dénoncer «un néant qui avait la folie des grandeurs» (p. 418), de redonner à des hommes dépossédés d'un paysage et d'un pays habitables la fierté d'exister et «le sens du soleil» (p. 347). Même si «le sommeil des ancêtres ne nous sauve de rien» (p. 424), Pierre Nepveu interpelle à nouveau ici d'émouvantes figures familiales, le père, la grand-mère, haussés, par la justesse des portraits, à la dimension de personnages emblématiques et universels. Le fleuve romanesque, le cours de l'histoire et le roman familial se trouvent ainsi rassemblés: dans la haute tension du poème, dans sa très haute fidélité.

Collaboration spéciale

Paul Chanel Malenfant enseigne à l'Université du Québec à Rimouski