Roman québécois - Deux innocents en Hongrie

Ils sont affreux, sales et pas très méchants. Ce sont deux amis-pour-la-vie au milieu de la trentaine, marqués au fer rouge par une adolescence vécue sous les néons des années 1980 et des coups fourrés. Des Vladimir et Estragon tout droit sortis d'Hochelaga-Maisonneuve et de l'imagination d'Alexandre Laferrière — né en 1973 dans l'est de Montréal.

Il y a d'abord Paquin, surnommé Corvette en raison d'un «attribut» plutôt modeste, qui arbore une «coupe Longueuil passée à la chaise électrique». Au cours d'un voyage en Europe, il écrit à Jérémy (alias Baquet), demeuré à Montréal: «Je vas te dire ce qui m'arrive. Y'a ma tête qui vieillit, ça fait que ma jeunesse se sauve. Mon feu sacré s'est transformé en braise de cure-dents, même pas assez chaud pour tordre un morceau de bacon. Je suis tanné d'être célibataire, curé à la messe du dimanche, tripoteur de rêves en canne.»

Début octobre à l'Eurowoodstock de Budapest, Paquin fait la rencontre inespérée d'une fille «belle comme un ange, des cheveux jusqu'aux fesses, une taille d'aérobic». Elle le ramène illico à Gödöllö (prononcer Gueudeuleu), en banlieue de Budapest, où ils s'installent dans une maison croulante qu'elle a héritée de son grand-père. Très vite, assigné à la rénovation approximative des ruines, il sent le besoin d'appeler son frère d'armes en renfort.

À Montréal, au milieu de l'hiver, Jérémy dort 14 heures par jour et rêve de rencontrer Claudette, une fille avec qui il correspond régulièrement depuis la 4e année du secondaire et dont la photo a longtemps concurrencé les affiches de Samantha Fox. «À trente-cinq chandelles, mes perspectives d'avenir sont cachées quelque part dans des statistiques gouvernementales.» Il trouvera le moyen d'aller rejoindre Paquin en Europe quelques mois plus tard, devenant ainsi à son tour le narrateur de ce roman semi-épistolaire.

Véra leur trouvera un boulot de concierge à temps partiel (qu'ils se partageront) dans une école bouddhiste de Budapest. Parfait pour tourner les coins ronds, voler du papier hygiénique, tester la patience et la générosité des moines.

Jérémy ira rencontrer sa Claudette à Paris le temps de brèves vacances — et le temps aussi de se faire payer un billet de retour au pays, ainsi qu'un aller simple vers les plaisirs ambigus de la vie conjugale. Comme le lui demande Véra dans son français approximatif: «Comment toé peux triper sur plotte jamais vue avant?» Le coeur a ses raisons...

C'est dans une langue cassée, joualisante, corrosive et agile, parfaitement adaptée aux personnages de bric et de broc de Pour une croûte, qu'Alexandre Laferrière, après Début et fin d'un espresso (Triptyque, 2002), nous offre sa poésie âpre du quotidien mêlée d'éclairs de lucidité.

Avec en prime une réelle compassion pour ses personnages de perdants ordinaires, leurs petites aspirations, leurs détresses sans nom. Délirant, maîtrisé et plein d'humour.

Collaborateur du Devoir