Henri Tranquille, 1916-2005 - Le père des libraires québécois s'éteint

Jeudi dernier, le père de tous les libraires québécois, Henri Tranquille faisait un saut remarqué au Salon du livre de Montréal. Sa visite au stand du Septentrion aura été le dernier jalon public d'une vie placée tout entière sous le signe du livre. Henri Tranquille s'est en effet éteint au petit matin hier, à l'âge de 89 ans, la tête encore pleine de toutes les rencontres faites à ce rendez-vous qu'il ne manquait jamais.

Hier, son biographe Yves Gauthier se rappelait le fidèle amant des livres qui, chaque année, arpentait les couloirs du salon, sans cesse arrêté par les quidams comme par les éditeurs, les libraires et les écrivains, qui, tous, s'inclinaient devant ce monument de culture. «Tranquille était un fidèle du salon, raconte Yves Gauthier. Il y allait tous les jours. Jeudi, il jubilait de pourvoir circuler à nouveau dans les allées après une année d'hospitalisations difficiles.»

Pour son ami et protégé de longue date, l'écrivain Yves Beauchemin, cette fin survenue alors que la fête du livre bat son plein à Montréal est un clin d'oeil qu'aurait sûrement apprécié le libraire. «Il y a là quelque chose de romanesque. S'il est encore quelque part dans le cosmos, Henri doit se dire: "voilà une fin qui est digne de moi". C'est comme un roman cette histoire-là.»

Une histoire qui épouse nombre de débats intellectuels qui auront marqué l'époque où Henri Tranquille tenait sa petite librairie, d'abord rue Sainte-Catherine, puis rue Saint-Denis et avenue du Mont-Royal. C'est en effet dans la petite librairie de la rue Sainte-Catherine que furent mis en vente, en 1948, les 400 exemplaires du Manifeste du Refus global. C'est aussi là que fut organisée en 1950 la manifestation pour fêter le centenaire de la mort de Balzac malgré les interdictions religieuses.

Son temple du livre, qui aura tenu bon de 1937 à 1975, aura en effet réussi à réunir en un seul lieu des personnalités aussi contrastantes que Germaine Guèvremont et Berthelot Brunet, Hubert Aquin et Gilles Archambault, Réjean Ducharme et Claude Gauvreau, Gilbert Langevin, Anne Hébert et Claude Péloquin.

Son pouvoir d'attraction aura été si important qu'aujourd'hui on classe Henri Tranquille parmi les meneurs qui ont forcé la venue des livres au Québec, entraînant dans son sillage une certaine laïcité et, dans son ensemble, les ferments de la Révolution tranquille. «C'était un homme flamboyant, un diffuseur extraordinaire de la littérature. Sa librairie était fréquentée par tout ce qu'il y avait de personnages littéraires et politiques de l'époque», se souvient Yves Gauthier.

Quand Michel Tremblay et André Brassard ont organisé leur premier festival de poésie à leur école du plateau Mont-Royal, c'est vers Monsieur Tranquille que spontanément ils se sont tournés. Chez encore lui qui a découvert Yves Beauchemin et a vu à ce que L'Enfirouapé soit publié. Au fil du temps, les deux hommes sont restés très proches et ont échangé une volumineuse correspondance.

Toute cette effervescence réunie en un seul lieu n'aurait pas été possible sans la totale liberté de pensée dont Henri Tranquille aura fait preuve toute sa vie durant, estime son biographe. «Ce n'était pas seulement sa liberté de pensée qui était étonnante, mais aussi sa liberté de dire qui était absolument totale. Aucun tabou ne lui résistait.»

Malgré l'aura romantique qu'elle revêt, la vie de libraire que raconte Yves Gauthier dans sa biographie, Monsieur Livre, Henri Tranquille, n'aura pas été toujours facile. Joindre les deux bouts, équilibrer les entrées de livres et les sorties auront été des préoccupations déchirantes pour cet homme qui avait fait du livre le centre de sa vie.

En dépit de tous ces revers, sa passion sera restée inusable jusqu'à son dernier souffle, assure Yves Beauchemin. Inusable et contagieuse. «C'était un homme d'une culture littéraire immense. C'est le seul libraire qui avait lu tous les livres de sa librairie, et il avait une opinion sur chacun.»

Cette passion pour les livres lui était venue dès le cours classique. Déjà, les premiers réflexes étaient là alors qu'il se met à acheter, lire et revendre des livres pour les autres étudiants. À l'époque, c'est Rabelais qui le marque par-dessus tout, «à cause de la qualité de sa langue et de sa grande culture».

En témoignage de cette vie tout entière consacrée au monde des lettres et des idées, le Salon du livre de Montréal avait remis à Henri Tranquille son prix Fleury-Mesplet, en 1996. Cette distinction, accordée chaque année à l'éditeur ou au libraire qui a su mettre le livre en valeur, témoigne que c'est avant tout par sa pratique continue de la lecture que M. Tranquille a pu séduire tous les intellectuels qui se sont confiés à lui.