Essai - La passion des livres

La passion des livres peut dévorer, surtout si elle méconnaît son objet. On a vu des maniaques capables de creuser des tunnels pour voler des exemplaires de bibliothèque, et personne ne sait ce qu'est un livre tant qu'il n'a pas éprouvé le désir de le posséder. Y a-t-il même des commerces où on vole plus que dans une librairie? Désir à nul autre pareil, car le livre n'est ni un objet banal ni même un texte ou une écriture figés sur un support.

Jean-Luc Nancy, qui inscrit ici une réflexion dans la foulée des propos de Montaigne, de Diderot et de Gabriel Naudé, voit le livre d'abord comme une forme, plus exactement une idée. Pour le dire clairement, il y a une idée de Lucien Lewen, une idée du Banquet. Parce que chaque livre est médité et composé, il s'éloigne de la parole. Platon avait vu cela dans Phèdre, au sujet du discours de Lysias: pourquoi l'écrire, sinon pour le consigner, mais surtout pour le libérer en le communiquant pour ainsi dire éternellement?

La maladie bibliophilique, car c'en est une, consiste à ne voir le livre que comme un corps, et à oublier son idée. Ils sont pourtant inséparables, car un livre qui ne serait qu'idée mériterait d'être déchiré et fragmenté pour le rapporter à tous les autres. Imaginons un instant le projet délirant de supprimer la multiplicité des livres pour n'en constituer qu'un seul, annulant la redondance de tous les autres. Impossible, car chaque livre est une voix et donc aussi un corps chaque fois singulier.

Il est question ici, dans une suite de courts chapitres, d'essais sur la nature des livres, du désir que ceux-ci suscitent, de leur rapport à la parole et surtout de leur force particulière dans leur dialogue avec le lecteur. L'étymologie est erratique: on disait autrefois «aut libri, aut liberi», une maxime cruelle dont le sens était pourtant obvie. S'il était vrai qu'on ne peut choisir à la fois de faire des livres et de faire des enfants, une chose semble nette: les deux sont des naissances, de véritables créations. Et que dire du rapport du liber à la liberté et aux arts libéraux? On n'en finit pas de recenser ce qui dans la culture du livre est éloge de la liberté: liberté de lire, certes, nécessaire, fondamentale, mais surtout liberté de penser, de circuler dans les livres pour trouver les points de résistance, les éclairages risqués. Et que dire des religions du Livre, qui réclament pour elles un livre unique et révélé dans sa perfection. «Chaque livre, écrit Jean-Luc Nancy, nie que le livre saint soit unique, et chacun s'affirme au contraire comme un exercice de sainteté, si la sainteté consiste à s'abandonner à la chance insensée du sens.» Formule un peu compliquée, peut-être pour affirmer l'unicité de chaque livre en tant qu'ouvrage porté par sa fin propre, son intériorité et aussi sa finitude.

Un trésor inconscient

L'histoire des livres et de la lecture est en pleine ébullition, ici le travail d'Yvan Lamonde, là celui d'Alberto Manguel. Parce que nous avons le sentiment d'entrer dans une époque où le livre pourrait disparaître, nous cherchons à nous assurer de sa puissance. Ceux qui aiment les livres n'ont guère besoin de ces assurances, ils connaissent déjà les catacombes où ils se réfugieraient pour suivre leurs passions et les éditeurs, tout comme la compagnie des libraires, qui s'assemble lors des salons du livre, sait que cet horizon de disparition ne cesse de reculer: le livre ne peut devenir virtuel, parce que de manière si énigmatique il demeure un objet de désir. Les librairies sont des officines de senteurs et de saveurs, et si elles devaient disparaître, c'est que le désir lui-même serait éteint. Cela n'est pas près de se produire: «Un livre toujours rêve de devenir un aérolithe enflammé, une comète dont la chevelure embrasée consume l'Idée en poussière de gloire et en expérience de l'infini.» Le livre libère et propulse, la librairie ouvre cet espace de liberté. Ce petit livre très vif n'est léger qu'en apparence. Illustré d'images menaçantes de Jean Le Gac, tigres et jivaros inquiétants tout droit sortis de livres d'enfants, il montre le trésor inconscient dont chaque livre est le condensé. On ne sort jamais indemne d'un livre qu'on a désiré, ne serait-ce que parce que chacun est une occasion de liberté.

Collaborateur du Devoir

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Sur le commerce des pensées

Du livre et de la librairie

Jean-Luc Nancy

Éditions Galilée

Paris, 2005, 64 pages

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