Biographie - Une femme au coeur du siècle

Paris — Fasciné par l'oeuvre de Hannah Arendt, j'avais peur de lire la biographie de la philosophe allemande. Peur que la banalité de la vie quotidienne, des amourettes, des mariages, des divorces et des petites haines ordinaires ne vienne diluer la luminosité d'une oeuvre qui n'a pas d'équivalent au XXe siècle. J'étais convaincu que la pensée d'Arendt, qui fut la première à concevoir le totalitarisme comme un produit de la modernité, se tenait debout seule face au siècle et qu'elle n'avait besoin d'aucune béquille. Surtout pas d'être expliquée par la vie privée d'une femme qui ne pouvait guère être très différente de la vie privée de toutes les autres femmes.

J'avais pourtant tort. D'abord parce que la vie de cette philosophe atypique s'avère extraordinaire à plusieurs égards. Ensuite parce que Laure Adler, qui signe Dans les pas de Hannah Arendt, évite le travers qui consisterait à psychanalyser l'auteure. La biographe se met humblement dans les traces de la philosophe allemande, relatant avec brio une vie qui se confond avec le siècle.

Tout au long de ces 644 pages, on demeure fasciné de découvrir une femme qui se retrouve par sa force et sa détermination au coeur de tous les grands débats de son temps. Il n'est pas inutile de savoir en effet que Hannah Arendt a grandi dans une famille juive libérale à Königsberg, une ville de la Prusse orientale qui sera annexée par l'URSS et demeure aujourd'hui encore une enclave russe coincée entre la Pologne et la Lituanie. Hannah ne pourra jamais revoir la ville de son enfance et de son adolescence. Très tôt, sa vie sera une fuite perpétuelle.

Avant de se retrouver dans un camp d'internement français, puis réfugiée aux États-Unis, sa jeunesse la mène aux quatre coins de l'Allemagne, où elle étudie avec Edmond Husserl, Karl Jasper et Martin Heidegger. Elle entretiendra avec ce dernier une longue et tumultueuse liaison malgré l'adhésion du philosophe de l'Université de Marbourg au national-socialisme. L'énigme de cette liaison est évidemment au coeur du livre. Laure Adler montre avec délicatesse comment, profondément révoltée par l'antisémitisme de Heidegger, la philosophe juive restera longtemps devant lui cette jeune fille de 18 ans qui tomba un beau matin amoureuse de son maître. Comme quoi les plus grandes idées ne viennent pas à bout de tous les mystères.

Emmanuel Kant disait que le premier devoir des philosophes est d'être conséquent. Peu d'entre eux le seront avec autant de courage que Hannah Arendt. «Penser, c'est s'exposer», disait-elle. Chaque fois, le combat des idées prend chez elle le sens d'un engagement personnel. Mais la philosophe a le don d'être à la pointe de la critique tout en cultivant une forme d'acceptation de soi et du monde qui fascine. Contrairement à Sartre et aux idéologues marxistes qui croyaient pouvoir se réinventer des pieds à la tête pour retomber aussitôt dans les lieux communs de l'idéologie, Hannah Arendt ne semble pas en révolte contre certaines données de sa condition. Comme Camus avait une mère, Hannah Arendt sait qu'elle est à la fois juive et femme. Tout comme elle sait que la justice se conquiert dans le présent, loin des lendemains qui chantent.

Lucidité

Le récit de Laure Adler illustre l'incroyable lucidité de cette femme qui identifie rapidement les idéologies comme le mal de son siècle. Avec Raymond Aron, elle est une des rares à prendre le nazisme au sérieux et à commencer à penser l'impensable. Dès les années 30, elle organise à Berlin des débats sur Mein Kampf. Même si la plupart de ses amis (et son mari) sont marxistes, elle décèlera vite dans le communisme une autre pensée totalitaire où la marche de l'histoire et la lutte des classes ont simplement remplacé l'idée de la sélection naturelle (empruntée à Darwin). Spécialiste de Marx, elle conclut, après avoir voulu lui consacrer un livre, qu'«il ne s'intéresse ni à la liberté ni à la justice». Un demi-siècle plus tard, ces analyses n'ont rien perdu de leur pertinence et même la popularité récente d'Arendt dans l'édition française ne saurait la faire oublier.

Compagnon de route du sionisme, elle en sera une des critiques les plus avisées et les plus virulentes, défendant les droits des Palestiniens, le dialogue entre les peuples et la création d'un État multinational sur le modèle du Bénélux. Aux États-Unis, elle combattra le maccarthysme sans tomber dans l'antiaméricanisme. Car l'Amérique demeure pour elle une terre constitutionnellement rétive au totalitarisme, où la liberté d'opinion est mieux garantie que n'importe où ailleurs.

Sa passion et son goût pour la polémique la mèneront souvent à exagérer, juge Laure Adler, comme dans sa «couverture» du procès d'Eichmann à Jérusalem pour le New Yorker. Mais ses déclarations provocantes sur la passivité du peuple juif devant l'Holocauste pèsent probablement moins lourd aujourd'hui que la justesse de ses propos annonçant «la possibilité [...] que des crimes similaires puissent être commis à l'avenir».

Avec son premier mari, Gunther Anders, Arendt sera aussi parmi les premiers à penser la «société de masse», dans laquelle la culture se transforme en loisir et où l'on tente de «persuader les masses qu'Hamlet peut être aussi divertissant que My Fair Lady». À l'aube de la révolution culturelle des années 60, celle qui a pourtant grandi dans les premières écoles libres d'Allemagne ose affirmer que l'éducation et l'école ne sauraient être que conservatrices.

Question sans réponse

En refermant cette biographie en forme d'enquête, une question demeure à laquelle l'auteure ne répondra pas. Est-ce parce que Hannah Arendt était une femme qu'elle parvient non seulement à sonder les entrailles du mal mais aussi à conserver cette espérance dans l'humanité et son éternel recommencement? «Ce commencement, écrit-elle, est garanti par chaque nouvelle naissance: il est, en vérité, chaque homme.» D'où son aversion pour le suicide et son admiration devant le christianisme.

À l'heure où idéologues de gauche et néolibéraux s'affrontent en Occident, l'oeuvre de Hannah Arendt est plus que jamais une exigence. Non pas parce qu'elle offre une «vision du monde», ce que la philosophe a toujours récusé. Mais parce qu'elle demeure un antidote contre toutes les idéologies et une inspiration pour simplement «penser ce que nous faisons», et peut-être même penser l'homme sans en détruire totalement le mystère.

Collaborateur du Devoir

***

Dans les pas de Hannah Arendt

Laure Adler

Gallimard

Paris, 2005, 644 pages