Poèmes de l'Amérique et de l'origine

Regroupant des poèmes issus de 13 recueils et une trentaine de textes de chansons, Entre cuir et peau contient le meilleur d'une oeuvre qui ne fait pas l'unanimité. Selon Pozier, en effet, on aurait souvent tendance à reprocher à Francoeur sa popularité, de même que son esthétique qui «tend à insérer dans la poésie comme dans la chanson tout ce qui en était rejeté». Il est vrai, d'ailleurs, qu'un texte de chanson qui dit: «chu capoté ben raide / Je l'aime parce qu'est laide / C't'une vraie plotte / C't'avec elle que j'veux prendre ma botte» (Le Freak de Montréal) peut désarçonner.

Mais la poésie de Francoeur ne se résume pas à cette franche vulgarité, somme toute assez rare dans l'ensemble de l'oeuvre. Pozier, à juste titre, souligne sa relative complexité, mais insiste surtout sur sa volonté de «témoigner exactement du Québec comme carrefour culturel, c'est-à-dire comme lieu précis où se croisent les éléments constituant la culture étasunienne, la culture française et la culture spécifique d'ici».

Pratiquant le collage, le patchwork, la citation, cette «écriture de la provocation», inspirée par la contre-culture d'origine californienne, mélange allègrement le trivial et le savant pour témoigner d'une expérience américaine vécue sur un mode à la fois complaisant et révolté. Francoeur, en effet, ne fait pas que subir l'Amérique réelle et imaginaire, il la choisit et y adhère pleinement, jusque dans l'acceptation désabusée de sa face d'ombre.

Dans Les Néons las (1978), un de ses meilleurs recueils, il écrit: «car voyez-vous les petits / l'américanisme c'est / la foi du Bon Dieu / l'homme inventorié / la pollution vénale / et l'illusion de la vitesse // la guerre dans les pores de la peau». Dans Une prière rock (1983), il témoigne de la spiritualité particulière du poète-rocker: «Dieu est un texte que nous serrons / Dans nos poches de coupe-vent / Quand nous transgressons / Dans nos frocs de ville.» D'autres poèmes, extraits d'Exit pour nomades (1985) et de Ne cherche rien (1999), présentent aussi ce Francoeur en quête de profondeur dans un espace américain trop souvent éclairé au néon.

Tout, dans cette anthologie, n'est pas de la meilleure eau, et le passage du temps, par exemple, a rendu les enfantillages langagiers de Minibrixes réactés, le premier recueil de Francoeur paru en 1972, parfaitement insupportables. On constate, aussi, que l'abus de formules anglaises et de références à la mythologie égyptienne, fréquent dans la première moitié de l'oeuvre, se fait heureusement plus rare dans la seconde.

«Aujourd'hui, écrit Pozier en préface, Lucien Francoeur s'est réfugié dans une relative nostalgie [...].» Cela tiendrait, ajoute-t-il, de son refus de céder «le pas au fonctionnarisme plat et à l'individualisme programmé». Cela tient peut-être, aussi, des limites d'un univers allergique à une saine maturité. Pour être sympathique à certains égards, en effet, la révolte adolescente portée par la contre-culture n'en reste pas moins condamnée à évoluer ou à devenir obsolète et inoffensive (au mois d'octobre, par exemple, notre poète-rocker faisait le subversif... à Star Académie!). Celle de Francoeur, cela étant, parce qu'elle a marqué avec force une certaine poésie québécoise, a certainement sa place dans la collection «Typo».

Retourner vers l'origine

Bernard Pozier, qui a lui aussi un peu donné dans le style contre-culturel à une certaine époque, a su transformer son esprit d'adolescence en une belle et émouvante énergie de la maturité. Devenu poésie, avec Les poètes chanteront ce but et Des murmures de fantômes, son amour du hockey, par exemple, transcende les rumeurs d'aréna et fait entendre un chant sur la beauté tragique de la condition humaine.

Dès l'origine, son nouveau recueil publié aux éditions luxembourgeoises PHI, brille justement par la simplicité grave qui caractérise ce poète. L'origine qu'il s'agit d'approcher, ici, est autant celle de l'enfance que celle de l'amour, mais aussi, surtout, celle de l'oeuvre (une section est consacrée à des poèmes écrits à partir de vers d'autres poètes, comme Gaston Miron, Gatien Lapointe, Jaimes Sabines et Guillevic) et celle de la mort.

«D'autres tombeaux», la plus forte section de ce recueil, présente une magnifique série de poèmes-hommages rendus à des défunts qui habitent l'univers de Pozier. Pour Maurice Richard: «La rondelle sur la palette / tu patines sans cesse / sur la glace infinie des mémoires / jusqu'à ne plus nous voir / et jusqu'à respirer enfin / l'air pur de la joie absolu / de patiner simplement à jamais / seul / les yeux dans les cieux / sans rumeurs et sans but / libre de toute entrave.» Pour le prof Joseph Bonenfant: «Sans doute tu me dirais / la mort entre en nous dès l'origine / mais justement / n'est-elle pas suffisante / ainsi lente et moins affamée / sans lui disputer chacune de nos cellules / sans mourir cent fois sept ans? [...] À qui d'autre vraiment / souhaiterais-je un Christ?»

Et il y en a d'autres, ainsi, pour Jean V. Dufresne, Roland Giguère, Marie Trintignant, Johnny Cash, et «l'afghane jeunesse» écrasée par la guerre.

Dans un style au rythme calme et délicat qui maîtrise l'art de la césure moderne et refuse l'esbroufe, Pozier évoque donc ces origines qui nous traversent et nous gardent vibrants. Nous sommes au plus près, dans ces pages, d'une poésie populaire au sens noble du terme, c'est-à-dire capable d'allier la lisibilité à l'exigence littéraire.

Collaborateur du Devoir

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Entre cuir et peau

Lucien Francoeur

Anthologie préparée

par Bernard Pozier

Typo

Montréal, 2005, 272 pages

Dès l'origine

Bernard Pozier

Avec des illustrations

de Daniel Gagnon

PHI/Écrits des Forges

Esch-sur-Alzette/Trois-Rivières, 2005, 104 pages