Se franchir soi-même

Son large sourire exprime une franche désinvolture et un trop-plein d'amour pour la vie, à l'instar de son premier roman, Whisky et paraboles, qui transfigure les angoisses de l'existence en petits poèmes du quotidien. Roxanne Bouchard, 33 ans, vient d'entrer dans la littérature québécoise par la grande porte du prix Robert-Cliche.

Le Devoir l'a rencontrée quelques heures avant qu'elle reçoive sa récompense en forme de baptême. Une fois passé son sourire lumineux, à l'approche du bar du Café du Nouveau Monde où elle trépigne comme une enfant, c'est sa petite fossette qu'on remarque. Ancrée dans sa joue droite, elle rappelle bien que, malgré la quête existentielle de sa jeune héroïne Élie, qui sert de trame à son roman, c'est le sourire et le plaisir de vivre qui transpirent d'abord des mots.

Professeure au Cégep de Joliette depuis douze ans, elle en a soupé des jeunes «débuzzés de tout» et du discours nihiliste ambiant. Son roman raconte d'ailleurs la remontée vers la lumière de petits laissés-pour-compte dont les destins se croisent dans un bled perdu du Québec.

«Tout le monde va mal, tout le monde est angoissé — je ne suis plus capable d'entendre ça! confie-t-elle. [Les jeunes] ont des rêves, ils veulent tripper sur quelque chose, et ils se font dire qu'il n'y aura plus de jobs pour eux plus tard. Il me semble que ça ne prend pas grand-chose pour mettre un peu de magie dans nos vies. Il suffit peut-être de changer notre perception des choses.»

L'histoire démarre en plein tumulte alors que la jeune Élie déserte sa propre vie pour s'en construire une autre, lavée des pertes et des erreurs du passé. «M'enfuir. J'ai claqué toutes les portes pour aller m'échouer dans mon auto et j'ai grignoté les routes du Québec, kilomètre par kilomètres [...], dormant sur l'accotement, cherchant là où je pourrais dire "ici" et sentir que.»

Elle échoue finalement dans un petit village anonyme où elle achète une maison meublée, pleine d'un passé qui remplacerait le sien. Mais au fil des mois qui s'écoulent, des réponses trempées dans le whisky à 40 ° et des rencontres, elle apprend la filiation, au passé comme au futur, à l'autre, amoureux ou enfant, et à sa culture. Son «gros gras grand voisin» de chanteur Richard et ses amis musiciens, la flûtiste Chloé, le violoniste André, l'Amérindien pianiste de jazz Manu, son frère François et la petite Agnès, écorchée par une mère-fille violente — tous vivront une débâcle à travers laquelle ils s'accrochent l'un à l'autre comme aux rochers d'une rivière pour ensuite apprendre à voguer seul.

Plus l'histoire avance, plus la prose se libère du réalisme et s'imprègne d'une poésie fantaisiste, un brin animiste. Au bord du désespoir, Chloé promet de se «changer en fée des eaux! Comme disait mon grand-père, ma jupe bleue va couvrir l'onde pis enfanter des milliers de petits poissons».

Pour l'auteur, c'est dans cette mise à distance du réel que surgit la beauté, que se rompt le silence, que chacun se franchit soi-même — ses personnages, mais aussi elle, comme être humain. «Chloé ne s'est pas suicidée, elle a trouvé une autre façon de s'actualiser. Manu aime une femme à travers la musique. Avec quoi tu veux guérir un enfant battu? en le faisant rêver, il n'y a pas cent mille mystères.»

C'est dans ce parti pris pour l'imaginaire qu'Élie trouve la parabole qui lui convient et l'espoir de vivre demain, la religion n'offrant plus de réponse satisfaisante, bien qu'elle reste omniprésente dans le livre, «parce qu'elle fait encore partie de notre vie, même si on veut vivre dans un monde moderne», note la jeune auteure. «La religion nous offrait un beau subterfuge. Élie ne peut plus. Qu'est-ce qu'on fait pour se pardonner soi-même, d'autant plus qu'on est dans une société super exigeante, il n'y a pas de place pour l'erreur, il faut être performant partout.» «Il va falloir un jour qu'on apprenne à se pardonner tout ce qu'on ne peut pas être», dit Richard...

Le récit est donc traversé par l'esprit et la musicalité du conte. «Je pense qu'on en a besoin avec le réel qui nous agresse, dit-elle. Je ne voulais pas que ce soit dur à lire, comme un poème qu'on a envie de chanter.» Cette couleur stylistique n'étonne guère quand on sait sous quelle influence a été écrit Whisky et paraboles. «Depuis deux ans et demi je corresponds avec Fred Pellerin; je commentais ses contes, il commentait mon roman», raconte cette ancienne compagne d'un membre de La Bottine souriante, qui fait une boulimie de correspondance depuis l'âge de 15 ans, avec des auteurs, des amis et même, pendant un temps, avec un militaire canadien en mission en Afghanistan.

La forme initialement retenue était d'ailleurs celle de l'échange épistolaire avec le mandoliniste qui hante le souvenir coupable d'Élie. Mais cette forme a glissé vers celle du journal intime, qui sied à son écriture elliptique, avalant les compléments comme les désirs de la narratrice, parce que ceux-ci sont encore confus, qu'elle n'arrive pas à les formuler, ou au contraire parce qu'ils brûlent d'évidence et que les nommer serait superflu.

Au bout de six mois de travail plus concentré, Roxanne Bouchard envoie donc sans trop y croire ce qui est encore un brouillon de roman au prix Robert-Cliche, la veille de la date limite d'inscription. «J'avais besoin d'argent pour mes électroménagers!», lance-t-elle en riant.

Si elle a dû retravailler un segment et retenir la bride de son imaginaire débordant qui emportait la cohérence du récit, le jury a retenu sa facilité à puiser dans les voix de la littérature québécoise qu'elle aime d'amour tendre, bien qu'elle regrette parfois, dans la plus récente, le manque d'audace dans la forme. «C'était important de m'inscrire dans la littérature de mon peuple.»

Ainsi, l'auteure multiplie les paraphrases, voire l'intertextualité, intégrant des petits pans d'Anne Hébert par-ci, des paragraphes de Louis Hamelin et de Geneviève de Guèvremont par-là, citant aussi Miron à quelques reprises.

Contrairement à ce qui domine la nouvelle littérature, elle ne tire pas sa force d'une prise de parole au je, ni d'un récit fracassant ou impudique, modernité oblige, mais d'un enracinement solide dans son héritage, tant littéraire que folklorique, historique et géographique. À l'instar d'Élie, émue devant l'attachement à la lignée d'André. «Le sang des ancêtres bu jusqu'à la prière me trouble aussi et il me semble tout à coup que l'avenir est plus beau, tout empli des promesses accomplies du passé.»

Mais vite, dans son flot de paroles vives et pleines de remous, le temps a filé, l'heure du couronnement approche et celui, aussi, de laisser aller ses personnages, ces amis imaginaires qui, après l'avoir réconfortée dans l'écriture, se cabrent maintenant pour prendre leur vie propre dans la tête des lecteurs.