Bande dessinée - Uderzo le garnement

Des bagarres? Il y en a. C'est le côté goudurix — ou goût des rixes — de monsieur Albert. Des gros pifs? Il y en a aussi. C'est le péché très mignonix de monsieur Albert, son idée fixe, ces nez replets, dodus et moelleux dont les psys nous diront peut-être un de ces jours qu'ils correspondent, chez le dessinateur d'Astérix, à une nostalgie du sein maternel et des ballons rouges de l'enfance. Des pirates? Bien sûr qu'il y en a. Que serait un album des aventures du petit Gaulois sans un borgne et une jambe de bois à passer par le fond après une bataille navale expédiée en quelques bulles?

Un banquet de fin (ou de faim)? Affirmatif, il y en a bien un, et même deux, dans le dernier album, 33e du nom, intitulé Le ciel lui tombe sur la tête, un ciel qui se découvre dans toute la Gaule depuis le 14 octobre. Uderzo mettant les petits plats dans les grands, il a conçu à côté du sempiternel dîner final un déjeuner diurne. Et, une fois n'est pas coutume, ce n'est plus le même qui trinque. Comprenez qu'Assurancetourix, dont la police d'assurance a sans doute été renégociée auprès de l'auteur, ne termine pas ficelé comme un sanglier, bâillonné et censuré. Non, cette fois il chante bel et bien (ce qui est beaucoup dire) et joue même les héros en présence de l'ennemi.

Quant aux sangliers, soyons franc, on les trouve pâlots et falots, victimes d'une soudaine léthargie qui en fait perdre son latin, ou plutôt son gaulois, à Obélix.

Ces quelques amuse-gueule jetés en pâture, il est temps de révéler une vérité tout ce qu'il y a de plus vrai: Albert Uderzo ment. Ment comme un arracheur de menhirs. Ment plus fort encore que Soupalognon y croûton quand il faisait sa mauvaise tête. Qu'on en juge: le complice de Goscinny, sans doute influencé par l'art du bobard du très regretté scénariste, nous balade sur son âge. Et au lieu de se rajeunir, comme le font parfois les vieux beaux sur le retour, il se vieillit à dessein — mais pas dans le dessin, c'est bien là qu'on veut en venir.

Albert Uderzo prétend en effet, discrètement mais sans détour, avoir 78 ans. La bonne blague. L'album que nous avons découvert est l'oeuvre d'un garnement de 7 à 8 ans, mais pas de 78 ans. Ou alors, c'est que l'effet de la potion magique est encore plus fort que midable, comme disait un certain Séraphin Lampion, dont l'humour aurait sûrement agacé Obélix.

Car autant l'avouer, en disant «33» à ses fans, Uderzo prouve qu'il a une de ces fièvres de grand gosse qui donnent la berlue, des hallucinations et tutti quantix. Tenez-vous bien, il s'en passe des bizarres dans le célèbre petit village d'Armorique. Le dessinateur voit des fusées partout, pas même des fusées, d'ailleurs, mais plutôt des engins spatiaux (et semble-t-il très spacieux) venus d'ailleurs, remplis de bonshommes plus bizarres encore que d'habitude, pas des sosies de Pierre Tchernia ou de Jean Gabin, ça aurait fait vieux jeu. Non, des clones et des personnages à tête de clown, des sortes de Goldorak et des espèces de supermen. Si vous n'y croyez pas, allez-y voir pour de bon, et vous verrez bien que le ciel nous tombe vraiment sur la tête. Vous aurez aussi la confirmation qu'Uderzo ne fait pas son âge. Mieux: il n'a même pas atteint l'âge de raison.