Quebecor s'offre le groupe d'édition Sogides

Le géant Quebecor World achète Sogides et devient ainsi le plus important groupe d'édition et de distribution de livres au Québec. Fondé dans les années 60 par Edgar Lespérance et dirigé depuis par son fils Pierre, le groupe Sogides comprend notamment les maisons d'édition Le Jour, VLB éditeur, L'Hexagone, les Éditions de l'Homme, Les Presses libres, Utilis et Typo.

Par l'entremise de l'Agence de distribution populaire (ADP), son imposante entreprise de diffusion en librairie, Sogides contrôlait aussi le sort d'environ 110 enseignes éditoriales d'ici et d'ailleurs, notamment Robert Laffont, XO, Seghers, Albin Michel et Robert.

La participation de 20 % que détient Pierre Lespérance dans la chaîne de librairies Renaud-Bray n'est pas touchée par cette transaction jugée de la toute première importance dans le monde de la culture.

Géant absolu

Cette acquisition vient donc assurer à Quebecor le titre de géant absolu de l'édition québécoise. Au cours des dernières années, Quebecor a acquis les éditions Stanké, Libre Expression, Trécarré, CEC et Logique. Et l'entreprise possédait déjà son propre réseau de distribution en librairie.

Qu'espère gagner Quebecor avec cet achat dans un secteur dont les marges de profit ont toujours été très faibles? Selon Luc Lavoie, porte-parole de Quebecor, «on est d'avis qu'une consolidation — donc moins de fragmentation du marché — va se traduire par une business plus solide, beaucoup plus attrayante pour tous, tant pour les écrivains que pour nous. [...] On est aussi dans le commerce au détail, et les marges de profit ne sont pas élevées non plus dans ce secteur. Quand c'est hyper fragmenté en plus de ne pas être rentable, ce n'est pas ça qui va donner un secteur industriel du livre en santé. La seule solution est donc la consolidation».

Avec l'acquisition de Sogides, Quebecor met la main sur un fonds littéraire et patrimonial très important. Bien des livres, dont ceux de Gaston Miron, Roland Giguère, Gérald Godin, Pierre Bourgault, Claude Gauvreau, Jacques Ferron et Paul Zumthor, sont sous étiquette Sogides. De quelle expérience jouit Quebecor en littérature? «L'an passé, a expliqué Luc Lavoie, nous avons publié le livre de Janette Bertrand, qui a été un gros succès. Nous avons aussi publié Georges-Hébert Germain et sa fille Raphaëlle, Arlette Cousture aussi et bien d'autres.» De la poésie, aussi? «Je n'ai pas de titre sous la main, mais sûrement. On a publié de la littérature sous toutes ses formes depuis longtemps. C'est Pierre Lespérance qui prend désormais en charge l'édition de toutes nos maisons.»

Toutefois, la transaction entre Sogides et Quebecor devra au préalable être avalisée par le Bureau de la concurrence fédéral. Daniel Campagna, chef de l'unité des avis de fusion au Bureau de la concurrence, a affirmé que son service «est à mener un examen du projet pour savoir si la transaction risque de réduire sensiblement la concurrence. Si c'est le cas, selon notre examen, nous donnerons un avis défavorable aux deux parties».

Un éditeur de métier

Âgé de 67 ans et à la barre éditoriale de son groupe depuis 47 ans, Pierre Lespérance n'avait pourtant pas réussi à se préparer une relève afin d'assurer la continuité de son entreprise. Homme doté d'une rare énergie, il se dit heureux d'entendre la musique de Quebecor résonner dans son bureau. «Il fallait, pour l'avenir de Sogides, ses employés et moi-même, que je prenne cette décision. Je l'ai fait pour sécuriser Sogides après ma mort. Sogides, c'est toute ma vie... » L'éditeur affirme que c'est Quebecor qui a fait les premiers pas vers lui.

Pierre Lespérance demeurera à la tête de Sogides pour une période indéterminée. «C'est un contrat ouvert que j'ai avec Quebecor. Et je n'ai pas l'intention de me retirer. C'est moi qui suis là et qui demeure en place tant et aussi longtemps que j'en serai capable. Chez Sogides, on a une transition à faire. Et il est important que je reste pour la faire.»

Les employés de l'entreprise ont appris la nouvelle hier par la voix de leurs supérieurs hiérarchiques respectifs. Selon M. Lespérance, la nouvelle a été bien accueillie tant par les cadres que par les employés. «C'est sûr que certaines personnes déjà inquiètes dans la vie le sont aussi devant cette nouvelle... Mais pour les auteurs notamment, c'est une bonne nouvelle. Avec Sogides, il n'y a jamais un auteur qui n'a pas été payé. Avec Quebecor, ils vont être payés aussi.»

Pierre Graveline, responsable du Groupe Ville-Marie, le secteur littéraire chez Sogides, appuie et défend avec énergie la décision de son employeur. «C'était inévitable. Du point de vue du Groupe Ville-Marie, ça fait déjà 15 ans que nous appartenons à Sogides. Ça n'a pas desservi les maisons du groupe, VLB, L'Hexagone et Typo. Et il n'y a rien de changé puisque Pierre Lespérance reste.»

L'enthousiasme ne semble pas forcément du même ordre parmi les employés de l'édition chez Sogides. Hier midi, après l'annonce de la nouvelle, certains employés qui tiennent à conserver l'anonymat se montraient tout simplement consternés. Voir leur direction se réjouir de pouvoir désormais profiter des filiales de Quebecor, télévision, journaux et autre organes médiatiques, pour promouvoir leurs livres relève, selon eux du moins, d'un manque de perspective quant au sort qui guette désormais l'avenir du livre au Québec.

Subventions

Au Conseil des arts du Canada, un des principaux organismes subventionnaires, on s'interroge sur ce que cette fusion signifie pour l'avenir de l'édition. Selon la directrice du service des lettres et de l'édition, Melanie Rutledge, «les maisons devront prouver qu'il existe entre elles une vraie séparation éditoriale» pour continuer de recevoir des subventions distinctes. Et, selon elle, «ce n'est pas un fait accompli».

Du côté québécois, Louis Dubé, chargé de projet pour le livre et l'édition à la SODEC, a affirmé ne pas encore savoir ce qui arrivera à la suite de ce bouleversement du paysage éditorial. «On ne le sait pas. D'ailleurs, ça doit d'abord passer par le Bureau de la concurrence. Tout dépend de [la façon dont] ils vont traiter la chose.» Quebecor pourrait éventuellement encaisser des subventions distinctes grâce à ses différents parapluies éditoriaux. «Tout le monde est certainement catastrophé, d'une certaine façon, a ajouté M. Dubé. Ce n'est pas la première fois qu'on en entendait parler, mais là, ça y est.»

Réactions de la concurrence

L'éditeur des Éditions du Boréal, Pascal Assathiany, aussi patron du distributeur Dimedia, croit qu'une «alerte sur les risques de la concentration» n'a pas été déclenchée assez tôt. L'achat de Sogides par Quebecor «ne peut pas être autre chose qu'inquiétant». Le paysage éditorial risque selon lui d'être définitivement piétiné par la constitution d'un tel géant. «En fait, on aura désormais deux mammouths qui s'imposeront sur presque toute la distribution. D'une part Socadis, liée à des intérêts italiens, et d'autre part Quebecor, qui mise en plus sur une concentration verticale avec ses imprimeries, ses librairies et ses portails.»

L'éditeur s'inquiète aussi du rôle que prendra le patron de Sogides dans l'aventure. «Comme Pierre Lespérance est lui-même impliqué dans la chaîne Renaud-Bray, est-ce qu'en fait tous les libraires ne vont pas désormais souffrir les diktats de Quebecor? Comme Sogides va en plus avoir les contrôleurs de Quebecor sur le dos, à mon avis, l'édition va s'en trouver déstabilisée.»

Chez Leméac, l'éditrice Lise Bergevin pense que c'était prévisible. «Moi, je préfère que ce soit aux mains de Quebecor qu'aux mains des étrangers. Dans les maisons de distribution du Québec, Sogides est le plus gros et le plus compétent, sans aucun doute. On serait plus rassurés si les billes étaient mieux réparties, mais c'est désormais la situation... »

Pour sa part, le président de l'Union des écrivains du Québec, Stanley Péan, affirme être très préoccupé par la tangente que prend l'édition québécoise si cette acquisition est permise par le Bureau de la concurrence. «Il n'y a rien de rassurant dans ce genre d'acquisition. Depuis quelque temps, à l'intérieur même du groupe Sogides, on remarquait que la littérature était sous le coup d'une "rationalisation" au Groupe Ville-Marie littérature. Qu'est-ce que ce sera à l'avenir lorsqu'une large part du fonds littéraire québécois se trouvera entre les mains de Quebecor?»

Du côté de l'ANEL, l'association des éditeurs, le président Gaston Bellemare se questionne et avoue avoir peu de réponses pour l'instant. «Est-ce que tous les livres québécois vont encore avoir une vraie place en librairie ou est-ce que tout sera pour Quebecor? J'attends de parler à Pierre Karl Péladeau... »

Au gouvernement du Québec, on évite pour le moment de commenter. «Il faut analyser la transaction avant que la ministre ne se prononce», a indiqué la porte-parole du ministère de la Culture, Véronique Aubry. «On a demandé à la SODEC d'analyser la transaction financière.»