Lionel Groulx, professeur de volonté

«Mélange de modernité et de conservatisme», ce mouvement, et la revue du même nom, est animé par un objectif central: «le renouveau spirituel des Canadiens français». Inspirée par les grandes figures clériconationalistes que furent Tardivel, Mgr Pâquet et Henri Bourassa, l'Action française est obsédée par «la fermeté morale du peuple canadien-français» qu'elle considère douteuse. Il lui faut donc, croit-elle, contribuer au réveil de cette «volonté défaillante».

Aussi, Groulx et son équipe se lanceront-ils dans une opération de matraquage intellectuel qui les mènera à dénoncer avec virulence la fascination canadienne-française pour l'anglais (une lutte encore inachevée!), les dangers de l'industrialisation et de l'urbanisation pour la conscience nationale, et à prôner la nécessité d'un chef pour la nation qu'ils souhaitent voir accéder au statut d'État indépendant.

Tout en reconnaissant les talents de propagandistes de ces activistes idéologiques, Susan Mann s'arrête néanmoins à souligner leurs contradictions. Ils souhaitent, par exemple, que les Canadiens français investissent l'industrie, mais insistent sur les dangers de cette dernière pour eux. Ils méprisent la politique, mais ne cessent, d'une certaine façon, d'en faire. Ils en appellent à un chef et à un État indépendant si purs et si parfaits que ces appels, au fond, servent plus d'aiguillons inspirants qu'ils ne sont de véritables projets. Un pas en avant, un pas en arrière, comme l'écrirait Gérard Bouchard.

Bousculer les esprits
Mais Groulx et ses acolytes, au moins, ont le mérite de déranger, de bousculer les esprits. À partir du milieu des années 1920, d'ailleurs, les autorités en tous genres leur cherchent noise. Le gouvernement Taschereau, une de leurs cibles principales, se rebiffe; l'Université de Montréal cherche à faire taire Groulx, son employé; Henri Bourassa, qui refuse la solution indépendantiste, leur fait mal en remettant en question l'orthodoxie catholique de l'Action française; Pie XI, par ses multiples dénonciations du nationalisme, les ébranle. En 1928, affecté par ce vent de contestation, Groulx quitte un bateau depuis toujours grevé par une mauvaise administration. En 1929, c'est la fin de ce mouvement que l'on a souvent présenté comme la version canadienne-française d'un groupe parisien du même nom animé par Charles Maurras, une interprétation que conteste l'historienne: «L'Action française de Montréal aurait pu vivre et mourir sans celle de Paris.» La revue L'Action nationale, toujours bien vivante, est d'ailleurs la fille légitime, mais moderne, de ce mouvement et de sa revue.

D'abord publié en anglais en 1975, cet essai, issu d'une thèse de doctorat, offre l'intéressant portrait intellectuel d'un professeur de volonté nationale naviguant à la fois brillamment et difficilement dans la tempête des contingences historiques et sociales.

Collaborateur du Devoir

LIONEL GROULX ET L'ACTION FRANÇAISE

Le nationalisme canadien-français dans les années 1920

Su Mann

Traduit de l'anglais par Manon Leroux

VLB

Montréal, 2005, 200 pages