Larousse ou Robert - Deux « petits » livres devenus des monuments de la culture française

Le Petit Larousse et Le Petit Robert sont fort connus et très répandus. L'un est rempli d'images, il foisonne de documents visuels et il est au goût du jour. L'autre regorge de sens, déborde de synonymes et il est parsemé de citations d'auteurs. Ces ouvrages de référence ont leur personnalité propre, qui capte l'attention de leurs usagers. Jean-Claude Boulanger les présente.

Bien des questions surgissent au moment de tracer un parallèle entre les deux dictionnaires, de tenter de saisir les différences entre eux et d'en mesurer les forces tout comme les points moins enviables. Pour en arriver à cette fin, un spécialiste de la lexicographie sert de guide. Jean-Claude Boulanger est professeur au département de langues, linguistique et traduction de l'université Laval, et il se livre d'abord à une présentation sommaire des deux livres en cause: «Ce sont deux monuments pour ce qui est de la description du français. Ils ont été dans le paysage québécois, français et francophone depuis de nombreuses années; en fait, Le Petit Larousse a eu 100 ans l'année dernière et Le Petit Robert a, quant à lui, presque 40 ans. Ce sont les deux dictionnaires qui dominent la description du français au sens général.»

Chacun son public

Il ne fait aucun doute que les deux sont destinés au grand public. Le professeur tient à se montrer prudent au moment de déterminer les usagers particuliers de chacun, et s'en remet en partie à des données provenant directement des éditeurs de ces dictionnaires: «Les utilisateurs du Petit Robert possèdent un certain degré d'instruction; ce sont des diplômés universitaires, des personnes dites cultivées, des humanistes, etc. L'utilisateur type, "au bas de l'échelle", appartiendrait au secteur collégial; il ne s'agit peut-être pas de l'ouvrage idéal pour le secondaire et sa perspective est dite culturelle.»

Les choses diffèrent dans le cas du Petit Larousse: «Il vise un peu tout le monde. Le public ciblé est très large et très "englobant", soit à partir du secondaire jusqu'aux gens retraités qui font des mots croisés ou mystères. Il est beaucoup plus utilisé par tout le monde; je dirais, dans le sens positif du terme, qu'il est davantage "populaire".» Ces considérations étant posées, il n'en demeure pas moins que les deux s'écoulent comme des petits pains chauds sur le marché québécois.

Caractéristiques générales de chacun

En fait, il s'agit de deux types de dictionnaire. M. Boulanger décrit le Robert: «C'est un dictionnaire de langue, qui s'affaire à décrire ce qu'on appelle les mots généraux, techniques ou scientifiques, ayant une résonance pour les utilisateurs; il ne va pas dans les zones très terminologiques du vocabulaire. Il n'a pas de partie consacrée aux noms propres, lesquels figurent dans un ouvrage séparé.»

Passons au Larousse: «C'est un dictionnaire encyclopédique et général. Il est encyclopédique de deux façons: il possède une section de noms propres distincte des noms communs, que tout le monde connaît; on y retrouve des informations sur le monde et non pas sur la langue. Des documents encyclopédiques sur des sujets ponctuels sont aussi dispersés dans la partie des noms communs. Ce sont des éléments qui ne sont pas de nature linguistique, mais qui relèvent de l'univers de la chose.»

Il formule la distinction entre les deux de façon succincte: «On les distingue parce que l'un est vraiment lié à la description du fonctionnement de ce que sont les mots du point de vue de la linguistique, tandis que l'autre porte à la fois sur la langue et sur l'univers.»

Les deux ouvrages contiennent à peu près la même nomenclature de mots sur le plan quantitatif. Le Petit Larousse contient 59 000 noms communs et Le Petit Robert en compte 60 000. Il est cependant intéressant de noter que ce ne sont pas nécessairement les mêmes mots qui figurent dans les deux, fait observer le professeur: «Il y a un noyau commun, mais il y a en a qui sont particuliers à chacun d'eux, en raison de leur vocation. Par exemple, le Robert est plus culturel et humaniste; les mots qu'il va ajouter vont relever davantage des sciences humaines. Le Larousse est plus scientifique et technique, et les mots qui le caractérisent sont du même ordre.»

Traits particuliers

Il est bon de dégager d'autres éléments distinctifs propres aux deux ouvrages. Le Larousse ne contient pas d'étymologie pour tous les mots et il se montre sélectif sous cet aspect: «Il n'a pas non plus de prononciation systématique et, souvent, quand elles sont présentes, on dit qu'elles le sont parce qu'elles causent des difficultés. Reste à savoir ce qu'est une difficulté de prononciation...» Le spécialiste poursuit: «Il existe assez peu d'exemples pour illustrer les sens. Par choix éditorial, il n'y a pas de citations. Le réseau des synonymes est relativement simple et réduit.»

Il en vante toutefois la structure: «Elle est simple et il est facile de consultation. On trouve assez rapidement un renseignement, notamment dans un article très long, quand le lecteur est à la recherche d'une expression, d'une locution ou d'un sens. Enfin, sa grande qualité par rapport à l'autre, c'est qu'il est illustré, ce qui est relié à sa diffusion très populaire.»

Ce sur quoi Jean-Claude Boulanger passe au Petit Robert, qu'il décrit globalement: «Il contient des articles fort complexes, très structurés, ce qui peut être une qualité dans un sens et un défaut dans l'autre, parce qu'il est difficile de consultation. L'aspect sémantique des définitions est très raffiné et il contient un très grand nombre de synonymes et des rapports analogiques ou des liens entre un objet et ses parties.» Il entre dans les détails: «Tous les mots sont accompagnés de leur étymologie, donc de leur histoire, et de leur prononciation. Les exemples sont très abondants et, selon les derniers chiffres que j'ai vus, les citations sont au nombre de 41 000 dans l'édition de 2006. On y retrouve 300 000 sens, soit une moyenne de cinq par mot.» Il n'est pas illustré par choix éditorial et, pour cette raison, «je relie ce choix à mes propos précédents, à savoir que c'est un ouvrage culturel et humaniste relevant des sciences humaines».

Mises à jour et choix à faire

De retour du côté du Petit Larousse, Jean-Claude Boulanger souligne à quel point il s'avère à jour dans sa facture et son contenu: il suit beaucoup l'actualité et l'édition 2006 a même paru sous le chapeau de la protection de la planète. En 2005, la thématique était celle de la mondialisation. «Quant à lui, Le Petit Robert traîne légèrement de la patte: de mon point de vue, dans sa facture générale, il a quelque peu vieilli. Depuis la première parution en 1967, la structure n'a pas été refondue en profondeur à un rythme aussi soutenu que celle du Larousse.»

Finalement, à la suite de ses propos et commentaires, M. Boulanger indique de quelle manière il est possible de tirer le meilleur profit possible de tels ouvrages: «Il faut d'abord lire les introductions pour savoir comment fonctionne le dictionnaire qu'on a en main. On doit aussi comprendre que ce sont des dictionnaires français — qui sont faits par des Français — et qu'ils sont destinés d'abord et avant tout au public français. Il est bon de tenir compte de cette réalité malgré les discours commerciaux.»

Et le mot de la fin du professeur est le suivant: «Ce sont deux dictionnaires qui s'accompagnent l'un et l'autre et qui sont vraiment complémentaires. Lequel est le meilleur? Je ne peux pas fournir de réponse. Je dirais que quiconque gagne sa vie avec la langue, soit en enseignant, en écrivant, en rédigeant ou en faisant de la traduction, ne peut pas se contenter d'un seul des deux ouvrages sur son bureau. On va constamment de l'un à l'autre.»

Collaborateur du Devoir