Entretien - Débonnaire et bougonneux

Mieux que quiconque, Rémy Girard sait à quel point certaines rencontres sont déterminantes dans la vie d'un acteur. Sur la scène du Trident à la fin des années 1970, aux côtés de Marie Tifo et d'Yves Jacques, il interprétait une petite pièce de Denys Arcand intitulée Un peu plus qu'un peu moins; ce fut la seule escapade dramaturgique du réalisateur, mais elle allait sceller, quelques années plus tard, une alliance cinématographique dont les deux allaient grandement bénéficier: Le Déclin de l'empire américain (1986). Dès lors, ils connaîtraient, chacun de son côté, le confort du succès, le plaisir d'être en demande...

Dans ces entretiens accordés à Jean Faucher, ancien réalisateur à Radio-Canada et maintenant biographe (de Françoise Faucher, Gérard Poirier et Albert Millaire), Rémy Girard ne manque pas l'occasion de redire à quel point le rôle de cet épicurien — qui porte le même nom que l'acteur puisqu'Arcand le voyait déjà dans la peau du personnage au moment de l'écriture — a modifié, radicalement, le cours de sa carrière. Jusque-là, elle était tout de même bien remplie, surtout consacrée aux créations collectives (à Québec, dans les années 70) et, dès son arrivée à Montréal au début des années 80, à des tournées théâtrales, avec La Déprime, et à la télévision, entre autres dans l'émission pour enfants Minibus, aux côtés de Pauline Martin.

Même si plusieurs ont louangé sa performance, ce n'est pas Les Invasions barbares, cette fausse suite du Déclin, qui a permis à Girard de conquérir à nouveau le coeur des Québécois. Son rôle dans la série télévisée Les Bougon a fait en sorte que, dans la rue, les gens qui l'abordaient en disant «Monsieur Girard» y vont maintenant d'un familier «Papa Bougon» ou «Salut Rémy»... ce qui n'est pas toujours au goût de l'acteur mais qui démontre, plus que jamais, sa grande popularité. Il constate d'ailleurs que «se faire un nom, ce n'est pas très facile, mais se faire un prénom, c'est encore plus difficile». Et cette reconnaissance explique sans doute la parution de cet ouvrage, loin d'être une biographie rigoureuse mais plutôt un échange bon enfant, fait par un intervieweur admiratif, à la limite parfois de la complaisance, présenté comme «un bilan au mitan de la vie».

De triomphe en triomphe

À le voir sur toutes les scènes, sur tous les écrans, allant de triomphe en triomphe — bien qu'il ne fasse pas de secret au sujet de ses échecs, dont celui, cuisant, de La Cage aux folles, ou de ses insatisfactions d'acteur, entre autres son manque de maturité devant un personnage comme Galilée, qu'il avait interprété au TNM en 1989 sous la direction de Robert Lepage —, on semble tout connaître de Rémy Girard. Et pourtant, l'homme à l'allure débonnaire, qui se définit comme «bougonneux», contrairement à son grand ami et camarade de scène Normand Chouinard, qu'il juge beaucoup plus «conciliant», nous révèle une part importante de lui-même. Une part que les cinéphiles et les téléphages ignorent peut-être.

C'est ainsi que, sans entrer dans les détails qui feraient la joie des amateurs de journaux à potins, Rémy Girard évoque quelques pans de sa vie sentimentale, dont un mariage d'une durée record de huit mois (!), et d'autres moments, plus intimes et plus tragiques, dont le suicide de la mère de son fils Renaud. D'ailleurs, la présence de ce charmant petit garçon nous vaut les pages les plus émouvantes de cet échange. Né prématurément, sauvé par les médecins après de nombreuses opérations, il en gardera des séquelles toute sa vie. C'est pourquoi l'acteur n'a peur de la mort que dans la mesure où il devra laisser son fils derrière lui... Et la fragilité de cet être qui a transformé sa vie, et modifié sa carrière, l'amène à donner le meilleur de lui-même comme porte-parole de la Fédération des familles et amis de la personne atteinte de maladie mentale et de la Fondation de l'Hôpital de Montréal pour enfants.

Divisé en quatorze sections portant sur ses années de formation, ses expériences à la télévision, son amour du cinéma, avec bien sûr une large part consacrée à sa collaboration avec Arcand, cet ouvrage permet aussi de retrouver l'effervescence qui régnait dans le milieu théâtral québécois — et de Québec! — dans les années 1970. De plus, comme autant de fleurs lancées à l'ami et au partenaire de jeu, Normand Chouinard, Janine Sutto et Denis Bouchard, entre autres, signent quelques lettres fort louangeuses.

Bien sûr, ici et là, se glissent des erreurs déplorables, qu'une relecture attentive aurait permis d'éviter. Mettons cela sur le compte de l'enthousiasme: en parlant du premier film de la série Les Boys, il affirme que «cinq millions de spectateurs» se sont précipités dans les salles. Le box-office étant calculé en espèces sonnantes, et selon les chiffres de Cineac, ce sont plutôt 6 990 925... dollars que le film a amassés. Nuance importante. Également, Pascale Montpetit sera sans doute surprise d'apprendre qu'elle était comédienne... en 1979. En effet, la légende de la photo tirée du télé-théâtre Aller simple pour Hollywood, une réalisation de Jean-Yves Laforce en 1993, indique qu'il s'agit d'Un aller simple, une production télé tournée au temps où Rémy Girard vivait encore à Québec. Mais parions que les inconditionnels des Bougon ne s'en formaliseront pas outre mesure.

Collaborateur du Devoir

Rémy Girard: entretiens

Jean Faucher

Éditions Québec-Amérique

Montréal, 2005, 270 pages