La simple complexité de Naïm Kattan

«J'aime entendre des histoires, écrit Naïm Kattan, et j'aime raconter le monde comme on raconte une histoire. Voilà pourquoi j'écris. Je n'écris pas pour refaire le monde.» Et des histoires, celui qui est la plus vieille signature du Devoir et qui a obtenu le prix Athanase-David en 2004 en a plein sa besace.

Dans Les Temps du nomade — Itinéraire d'un écrivain, un livre d'entretiens menés par l'anthropologue Sophie Jama, Kattan, le «juif de Bagdad écrivant en français en Amérique du Nord», raconte une vie plus que bien remplie. À coups d'anecdotes et de réflexions, il reconstitue un parcours riche et singulier qui l'a mené jusqu'à nous, en passant par Paris et plusieurs villes d'Europe.

Exempt de toute aigreur, le témoignage de Naïm Kattan n'est pas pour autant à l'eau de rose. Quand il parle de la Bagdad de sa jeunesse, par exemple, il se remémore «une ville vide», «une ville laide» où le simple fait de parler à une femme était interdit. «J'ai donc gagné la moitié du monde», conclura-t-il, plus tard, en s'extasiant devant la liberté des femmes modernes. Chez lui, précisera-t-il néanmoins, c'est la mère qui était forte et le père qui était faible, une anomalie qui l'a longtemps affecté.

Déjà francophile dans sa jeunesse irakienne, Kattan profitera d'une bourse d'étude du gouvernement français pour gagner Paris en 1947. Il découvrira, alors, «la fragilité de la connaissance et de l'instruction» en constatant que l'on peut à la fois être universitaire et raciste. Ces années, pour lui, seront toutefois particulièrement fastes puisqu'elles lui permettront de rencontrer des maîtres comme Gide, Malraux et Breton. Ce dernier, d'ailleurs, élèvera Kattan au rang de «chef du groupe surréaliste de Bagdad». «Le groupe ne comprenait que moi, comme membre...», ironise le principal intéressé, déjà rompu au journalisme littéraire.

En 1954, Kattan débarque au Canada pour y rester. Il veut vivre et écrire en français, mais en Amérique. Ses débuts, en nos terres, seront difficiles. Sans travail, sans réseau de connaissances, affecté par le climat, il parviendra tout de même à s'intégrer grâce à certains membres de la communauté juive montréalaise. Fondateur du Bulletin du cercle juif, «la première publication non catholique de langue française», affirme-t-il sans plus de précision, Kattan deviendra rapidement un interlocuteur privilégié des grandes figures nationalistes d'ici. Il témoigne d'ailleurs, dans ces entretiens, de son amitié pour André Laurendeau, «le grand nom du nationalisme québécois», René Lévesque et Jacques Parizeau, qui n'a rien, insiste-t-il, d'un anti-immigrants.

Longtemps directeur de la section littéraire du Conseil des arts du Canada, l'écrivain avoue n'avoir jamais été «séparatiste», mais il reste très sensible à la lutte nationale des Québécois «parce que j'y vois, écrit-il, quelque chose qui me rapproche de moi-même dans le sens où je tiens, moi aussi, à rester juif». Il affirmera, par exemple, avoir subi des pressions, au Conseil des arts, pour ne pas donner le Prix du gouverneur général à des écrivains indépendantistes. Sa réplique: «À mon sens, on ne pouvait pas choisir. D'autant qu'au Québec, à l'époque, la majorité des auteurs étaient séparatistes. Si on ne le donnait pas à des séparatistes, à qui allait-on le donner?»

Jacques Godbout, pour illustrer le caractère de rassembleur au-dessus de la mêlée propre à Kattan, avait cette blague: «Ah! quand je vois Naïm dans une pièce, je peux y aller, il va expliquer que ce que j'ai dit n'est pas exactement ce que j'ai voulu dire. Naïm va tout arranger et mettre tout le monde d'accord. Il sait comment faire...» Ça résume la grandeur, mais aussi le côté irritant de cet homme du consensus à tout prix.

L'écrivain

En plus de dire de fort belles choses sur son attachement au judaïsme et à Dieu, en réponse aux questions souvent complaisantes de Sophie Jama, Kattan, dans Les Temps du nomade, parle aussi de son rapport avec la littérature. «J'ai commencé à penser, écrit-il, [...] que tout est narration. Le monde est une histoire. Tout ce que l'on peut dire est "histoire". D'où ma curiosité folle pour les gens.» D'où, aussi, une approche de l'écriture beaucoup plus narrative qu'intellectuelle. Cherchant à éviter «tout ce qui est emphase et débordement du style», l'écrivain résume ainsi son projet littéraire: «Quand j'écris une nouvelle ou un roman, je tente de décrire les personnages dans ce qu'ils ont de banal, de primaire, afin d'atteindre la complexité.»

Publié le printemps dernier, son plus récent recueil de nouvelles, intitulé Je regarde les femmes, correspond en tous points à ce programme. Simples, délicates, toujours habitées par une belle tension fragile, les trente-trois histoires que contient cet ouvrage explorent le mystère trouble des rapports amoureux et amicaux dans une langue qui fuit les effets de style gratuits pour se mettre au service de vies à raconter. Dans Les Temps du nomade, Kattan affirme qu'il n'aurait pas pu vivre sans femmes autour de lui et «que tout ce qui demeure dans la vie, ce sont en effet les gens que l'on rencontre». Cet amour des femmes et cette passion de l'amitié, avec tous les non-dits qui les accompagnent nécessairement, constituent le coeur de cette belle oeuvre de la maturité qu'est Je regarde les femmes.

Collaborateur du Devoir

louiscornellier@parroinfo.net

Les temps du nomade

Itinéraire d'un écrivain

Entretiens avec Naïm Kattan

Sophie Jama

Liber

Montréal, 2005, 252 pages

Je regarde les femmes

Naïm Kattan

Hurtubise/HMH

Montréal, 2005, 360 pages