Roman québécois - Se faire son cinéma

Au hasard d'une sortie de fin d'après-midi dans les rues d'une grande ville, une joggeuse tombe sur des rushes (des épreuves de tournage) abandonnés par le cinéaste Patrice Leconte. Prise depuis longtemps entre «le refus de [se] taire et l'incapacité de prendre la parole», cette monteuse de circonstance profitera de la trouvaille pour se faire son propre cinéma.

«Être, c'est devoir en permanence se surmonter, s'arracher à soi-même», écrit Charles Juliet, cité dans le prologue par la narratrice, qui arrachera ainsi peu à peu un sens à ces images sans repère, composant une suite de récits oniriques en voix hors-champ ou de monologues sans écho. Un père décédé, ancien architecte clochardisé, «souffrant d'égoïsme et atteint par la mortalité du monde».

Ses regrets d'outre-tombe envers sa fille, son ex-femme, une ancienne maîtresse et sa propre vie formeront l'essentiel de ces rushes d'une vie, qui donneront par la suite tour à tour la parole à ces femmes prisonnières de leur réalité fragmentée. «La vie est un faux feuilleton ne donnant pas de suite aux bonheurs ni aux malheurs. Encore moins aux impasses. Des séquences. Avec conséquences.»

Marie-Claude Gagnon y rappelle que créer autant qu'aimer et courir sont des gestes volontaires qui nous placent du côté vivant de la vie. Cela dans un roman qui ne convainc peut-être pas, de par son point de départ tiré par les cheveux, sa structure éclatée (certainement pas simple) et ses personnages malheureusement trop flous. Ni de par sa parfaite absence d'image dans une oeuvre qui prend prétexte du cinéma. Mais il s'agit à coup sûr d'un roman à l'approche bien personnelle où l'auteure de Je ne sais pas vivre (Vents d'Ouest, 2001, prix Jovette-Bernier 2002) a le mérite de poser quelques questions fortes.

Collaborateur du Devoir

RUSHES

Marie-Claude Gagnon

HMH

Montréal, 2005, 172 pages