Du récit ancien au récit moderne

Source Archives Le Devoir
Thierry Hentsch
Photo: Source Archives Le Devoir Thierry Hentsch

Lorsqu'il entreprend d'écrire ce qui va devenir Raconter et mourir, Thierry Hentsch sait déjà que cette longue histoire du récit occidental est d'abord l'histoire d'un effacement, d'une perte, d'une dissémination.

D'Homère et Virgile à Joyce et Proust, comment ne pas voir l'érosion inéluctable des formes archaïques et l'impasse des Modernes devant la nécessité de les remplacer? Cela ne ralentit pas son effort et, même si cette histoire ne produit pas elle-même ses propres structures, il décide de la diviser en deux: coupure problématique, s'il en est, mais rupture nécessaire dans une évolution qui commence avec l'épopée — reprise par le biais des figures d'Ulysse, d'Énée et de Gilgamesh — et qui se termine dans le récit de la conscience, avec À la recherche..., de Proust. Où donc placer la césure qui sépare les Modernes de ces récits et la communauté épique que nous considérons comme canoniques? Le récit occidental peut-il conduire à une lecture unifiée ou n'est-il qu'une suite de fragments dispersés, déposés dans l'histoire par des époques, par des cultures dont la différence a plus d'importance que leur universalité? Le Temps aboli, deuxième volet de l'entreprise qui paraît aujourd'hui, apporte plusieurs réponses à ces questions. En prolongeant l'effort de constitution du récit, Thierry Hentsch le déclare inachevé, inachevable, mais du même souffle, en renonçant à proposer une lecture unifiée, il laisse à la discontinuité moderne son pouvoir de dissémination. Le récit n'est pas épuisé, mais il ne retrouvera jamais son foyer et il ne sera jamais récapitulé.

D'un héros à l'autre

Ces questions obsédaient Thierry Hentsch, comme elles hantent tous ceux qu'inquiètent la tradition et les héritages dans le concept même de l'Occident. Lui qui avait fait sa marque par un essai sur l'altérité (L'Orient imaginaire, Minuit, 1988) et qui ne manquait pas une occasion de s'engager dans une parole ouverte avec et pour l'islam, il avait fait le choix de se retourner vers le récit constitué de sa propre culture pour en interroger à la fois le dynamisme et les apories. De l'Antiquité à la Renaissance, il le savait, cette obsession avait inventé sa propre thérapie, mais la guérison était désormais, selon lui, impossible: la reprise du passé dans le récit du présent, opérée d'abord par Virgile sur le texte d'Homère, puis par Dante et Shakespeare, était en effet apparue pendant un temps comme le modèle le plus durable d'une culture universalisée. Il paraissait alors inutile de confronter l'actuel au passé, il suffisait de reprendre l'histoire dans une interprétation qui la redonne pour chaque époque au présent. L'Énéide reprenait L'Iliade et L'Odyssée, à la fois pour en universaliser le récit et pour les dépasser. Ce réflexe a habité tout le Moyen-Âge et a imposé un idéal héroïque dont le trait principal était de proposer un modèle de vertus. La théologie se chargeait du reste. C'est ainsi que s'est développée la trame du récit occidental, dans un effort d'abord soucieux de reproduire un héros. Rabelais et même Descartes se percevaient comme les héritiers de cette mission. Raconter et mourir, cela voulait dire, comme Achille et Ulysse, raconter pour accepter de mourir, léguer le courage et la justice, ouvrir à l'avenir même de la vie. Lucide, sensible aux enjeux de la transmission des récits, Thierry Hentsch pensait que ce modèle était saturé.

La modernité, dont l'enjeu se dessine dans la transformation qui mène de la dérision de Don Quichotte au sujet cartésien, n'a pu que fracturer ce projet de télescoper le héros pour le reproduire: Shakespeare se situe avant la coupure, Rousseau après. Ces figures sont au moins claires, mais le principe qui les sépare ne l'est pas entièrement. Thierry Hentsch suggère d'assumer une discontinuité essentielle, tout en maintenant le projet d'un récit ouvert. La discontinuité se lit en effet dans la galerie des figures, qui sont toutes des individus: Don Juan, Gulliver, Candide, Jacques le fataliste, Jean-Jacques, Faust. Toutes sont portées de l'intérieur par le récit d'un désir qui met sous tension leur rapport, toujours improbable, avec la communauté: pour chacun de ces héros modernes, ce désir construit l'identité d'un moi où le politique a reflué. Pour ne rien dire des vertus et de l'héroïsme, dont les modèles sont ou bien dévoyés, ou bien transposés dans des aventures que rien ne permet plus de rapporter aux exigences du dehors. Véritables emblèmes de la modernité, ces nouveaux héros n'auraient pas eu grand-chose d'héroïque pour leurs prédécesseurs: qu'aurait pensé Achille des confessions de Jean-Jacques? Leur désir paraît bien pauvre au regard des exigences de l'honneur, mais ce désir est constitutif de la modernité, il est la réaction moderne à la mortalité et le récit qu'il engendre n'a pas entièrement rompu avec la confrontation épique des Anciens.

Il revient à Joyce d'en avoir fait la démonstration dans sa reprise d'Ulysse. Errance funèbre, la déambulation de Bloom reproduit l'odyssée homérique, elle traverse l'Hadès: le héros moderne ruse avec la vie, comme le héros ancien rusait avec les dangers de son voyage de retour, tous deux ont en partage un amour contagieux de l'existence, mais la gloire a disparu, la dérision du banal envahit le récit en y imposant la question moderne d'un autre désir. Il y a plus, cependant, Thierry Hentsch pousse ce regard dérisoire jusqu'à sa limite, qui est l'impossibilité moderne de vaincre le désordre, de profiler une quête dans le chaos du quotidien. Du premier Ulysse au second, c'est l'idée même d'un trajet abouti qui s'est perdue, et pas seulement celle des vertus qui l'auraient rendu possible. C'est aussi le sens de l'action qui pour le sujet s'est lentement dissous, et il ne peut être ressaisi que dans l'écriture. Là, en effet, dans ce geste moderne sans précédent d'écrire, se situe la rédemption du raconter ancien: Joyce mais surtout peut-être Proust deviennent les vrais héros, alors que leurs personnages ne sont finalement que les vestiges de la tradition. Le vrai courage, la vraie justice appartiennent désormais à celui qui veut raconter la vie.

Le temps de l'oeuvre

Comme dans le premier volet de l'entreprise, Le Temps aboli nous offre non seulement une lecture exemplaire des oeuvres constitutives de la tradition, mais il associe à ces lectures une suite de méditations sur le temps et sur la vie qui vont bien au-delà du texte commenté. Thierry Hentsch est toujours profondément imprégné du texte qu'il lit, on s'en convaincra en lisant son magnifique chapitre final sur Proust, mais sa voix unique fait entendre aussi à chaque détour une requête, une exigence pour le présent qui vient d'abord de lui: comment, demande-t-il, le récit moderne peut-il, prenant acte de la perte de l'épopée qui seule pouvait garantir l'insertion dans la survie de la communauté, assumer à son tour la responsabilité de nous préparer à la mort en nous faisant aimer la vie? Comment peut-il encourager à l'amour en nous racontant la finitude et le désespoir de l'amour? Le premier tome porte en couverture une image montrant l'Ulysse d'Homère affrontant le cyclope Polyphème, le second nous offre la Vue de Delft de Vermeer, ce «petit pan de mur jaune» auquel Swann voulait consacrer une étude et devant lequel s'effondre Bergotte: tout se tient dans le contraste de ces figures du héros ancien triomphant par la force ou par la ruse et du héros moderne effacé devant le pouvoir de l'art.

Que Thierry Hentsch ait mené ce projet de constitution du récit occidental comme l'exercice d'une responsabilité d'écriture autant que comme un devoir de transmission, personne ne peut en douter après avoir lu ce deuxième volume, mais personne ne peut répondre pour lui à la question qui reste la nôtre: si le temps est aboli, quel est désormais le sens du récit à venir? Il n'aura pas vu ce livre imprimé, il en corrigea les épreuves pendant qu'il était déjà gravement affaibli par la maladie qui allait l'emporter au mois de juillet dernier. Il n'avait cessé de méditer sur le tableau de Vermeer, dont il faisait le signe éternel d'un horizon du bien et du beau, et, comme il l'a écrit de Proust, on peut dire de lui que son oeuvre est un «cadeau immense qui, loin de clore la littérature — comme un instant de découragement peut le faire penser au terme d'un livre à nul autre pareil, où semble se dire la totalité de l'expérience humaine —, l'ouvre à l'infini de tous les lecteurs possibles, à toutes les lectures que ce travail nourrit, enchante et console de leur éphémère précarité. À nous tous, écrivains de nous-mêmes.»

Collaborateur du Devoir

Thierry Hentsch, Raconter et mourir. Aux sources narratives de l'imaginaire occidental. Nouvelle édition. Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 2005, 490 pages; Le Temps aboli. L'Occident et ses grands récits. Montréal, Presses de l'Université de Montréal, et Paris, Éditions Bréal, 2005, 411 pages.