Poésie - Subversions sages

Parfois murée dans une autoréférence un peu névrosée, la faune poétique québécoise appelle le pastiche, ou du moins un soupçon d'ironie qui lui révèle ses propres poses. C'est pourquoi il fait bon d'ouvrir l'Anthologie apocryphe de la poésie québécoise du XXe siècle élaborée par les enseignants Violette Fontaine et Pierre L'Herbier. Inspirée par un opuscule français de 1963 signé Charles Pornon, cette entreprise iconoclaste consiste à parodier nos poètes, d'Alain Grandbois jusqu'à Tania Langlais, tout cela sur un ton beaucoup plus coquin qu'acerbe.

C'est justement le gros défaut de ce livre que d'être trop respectueux de ses cibles, ce qui diminue son effet cathartique et le borne souvent à n'être qu'un simple divertissement. Dommage, puisque les deux auteurs ont vraiment su insuffler un style à leurs caricatures et que chacune d'elles transpose judicieusement les caractéristiques et les tics de chaque écriture. Plusieurs pièces sont d'ailleurs franchement réussies, notamment les apocryphes de Miron, Paul-Marie Lapointe, Nicole Brossard et Pierre Nepveu, ou encore ce rigolo «Comment ça frise», de Gilles Cyr: «Laitues en rang / d'oignons sous la pluie // pas besoin de fer / tu m'en diras tant // un coup de vent / entre les piquets // la queue du chien / persistante // frustrés les épinards / donneront leur démission».

Ailleurs, c'est Jean Royer dont on a bien saisi la touche («Le corps des mots / habite la parole / dans la mémoire du poème // Sur le chemin du fleuve / la nuit révèle le langage / à la naissance du feu»), alors que divers clins d'oeil biographiques ponctuent des pseudo-poèmes en général bien ciselés. Mais ce sont parfois ces références complices qui banalisent l'exercice, comme si le regard critique des anthologistes se laissait contaminer par la complaisance du milieu qui leur sert d'objet. Certains poèmes cèdent d'autre part à la plus grande facilité, tels les pastiches de Gauvreau, Denis Vanier ou Michèle Lalonde. Heureusement, la brièveté du livre lui confère quelque modestie et, au contraire de ce que dit la citation d'Huxley disposée en tête, la parodie demeure ici, comme on le confesse en préface, «un simple amusement littéraire accompli dans la plus grande admiration pour ces irremplaçables alchimistes du verbe que sont les poètes».

Posture kitsch

Quant à Léon Guy Dupuis, son deuxième recueil puise lui aussi à la source ironique, mais avec davantage de dérision. Se déroulant dans diverses chambres d'un motel, Vous êtes ici adopte la posture kitsch d'une poésie torride, jouant sur les références sexuelles avec un prosaïsme assumé. Plus narratif qu'évocateur, ce langage explore un terrain autrefois visité par André Roy et quelques autres, si bien que son potentiel subversif s'en trouve atténué, rejoignant par là l'activité de plusieurs chantres d'une autofiction scabreuse.

«Je trouve difficile de te parler. Ouvrir la bouche force mes yeux à sautiller, me soustrait aux compliments, aux vanités renouvelées par tes paumes payées comptant. / Tu me soulages alors. Avec un bas, quatre ou cinq doigts. Tu me fais taire» (Chambre 37). Plus fantasmatique que provocante, cette tournée des chambres s'illustre à tout le moins par une concision qui est sa principale vertu poétique. Mais tout cela résiste-t-il longtemps à la relecture? C'est à voir. Peut-être convient-il en fait d'appréhender la chose comme une installation éphémère, à l'exemple de ces rencontres charnelles sans lendemain, où l'obsession du présent devient un miroir de notre stérilité. Et un des narrateurs de conclure: «Las de respirer des traînées de poussière, les cendres qui débordent le cendrier mural, j'essaierai une autre issue. / Chambre 33, tu n'obtiendras de moi qu'un au revoir. Quelques mots: Please, make the room.»

Collaborateur du Devoir