Littérature française - L'ancien et le nouvel univers de Pierre Jourde

Un auteur en vue dans la presse, miroir des nouvelles et des faits divers, s'attire une notoriété sans nécessaire rapport avec les enjeux de la littérature. Qu'on pense à Houellebecq. Pierre Jourde l'a compris. En 2002, il lançait des escarmouches, qui ont pris feu. Dans son essai, La Littérature à l'estomac, il s'en prend au milieu littéraire, écrivains, éditeurs et publicistes, et aux journalistes. À des figures aussi notoires que Sollers, Darrieussecq ou Angot, il décerne des prix citron.

Depuis, Jourde a publié un récit noir, Pays perdu. Il y peint les moeurs d'un village isolé de son Auvergne ancestrale: puanteur, arriération, alcoolisme et sottise humaine. Rusticité y rime avec cruauté. Ce mode de vie arriéré, en voie de disparaître au pays des volcans, témoigne des changements de civilisation. Ceux qui connaissent les coutumes frustes des paysans savent que deux mondes, l'ancien et le nouveau, s'entrechoquent. L'écriture de Jourde apporte un supplément à cette constatation: la délectation de l'écrivain, dont le style ferme et efficace touche le lecteur. L'homme manie bien le scalpel sur le lieu du trauma.

Au-delà du règlement de comptes avec les Auvergnats qui s'en est réellement suivi, preuve que la littérature peut créer le fait divers, Jourde stigmatise un monde perdu. Perdu dans le «jadis», selon le mot de Quignard, mais perdu aussi car aujourd'hui en hérite.

Jourde sait mettre les rieurs de son côté. Il en a froissé d'autres. Un horizon d'attente est ainsi né. Dans cet espace sur mesure, il abat une double carte (car il est joueur): un gros roman, Festins secrets, et un essai conséquent, Littérature et authenticité.

Le roman social

À première vue, Festins secrets est un roman bâti sur deux plans, plus ou moins reliés. L'histoire raconte la vie d'un jeune professeur, malmené par des élèves ignares dans un collège horrible. L'autre versant du livre est consacré à l'univers privé de cet homme. Littéraire forclos, le personnage se jette dans des jeux de miroir (parfois longuets), où ses obsessions et ses désillusions le mènent à une folie croissante.

Faut-il s'en tenir à la première partie du livre? C'est tentant. Brillante, l'écriture campe les frustrations du monde des enseignants. Quelques pages très réussies décrivent le labyrinthe du ministère, archétype du pouvoir abstrait. Entre la bande dessinée et l'absurde kafkaïen, Jourde rend bien la déchirure sociale entre la réalité humaine et l'institution qui prétend l'encadrer.

L'ouvrage met-il dos à dos l'enseignant et les sciences de l'éducation? C'est sûr. Qu'il décrive également l'odieux des élèves, qui rend impossible l'enseignement de valeurs, c'est évident. Voyez la visite des jeunes crapules dans un lieu de mémoire consacré à l'Holocauste: la scène est bien menée. L'incurie de l'État place le professeur dans une situation inextricable et douloureuse. Et parfois ridicule.

Le roman noir

L'autre versant du roman est inattendu, moins accessible d'emblée. Dans la maison qu'il partage, le personnage s'adonne à des comportements maniaques, sous divers prétextes littéraires. Une veuve loufoque agite ses sens. Derrière les portes closes, un mystère s'épaissit, dont le littéraire nourrit son esprit malsain auprès d'une clique grotesque. Les sociétés littéraires, bien-pensantes et compassées, sont égratignées.

Le Janus de Jourde montre deux visages, l'un social, l'autre privé. Il représente une France de bonne foi, travailleuse et idéaliste, et une autre, retorse et soumise aux arcanes du «pays perdu». Le personnage principal, décadent, est un dinosaure naïvement perdu dans le nouveau siècle. Le roman, très référencé — du romantisme balzacien de La Peau de chagrin aux cités obscures de Schuitten, empruntant le trait expressionniste appuyé, presque kitsch — a pourtant quelque chose de neuf. Mais quoi?

Il faut donc relire. Trier le vraisemblable et la fiction littéraire. Dépasser le polar noir. Ce que Jourde fait lui-même dans son essai, Littérature et authenticité. Dans cet ouvrage savant, le professeur définit moins la fonction de la littérature que le point de vue du créateur: «Le neutre est en nous ce qui accueille indéfiniment, ce qui est amour de la singularité, et aussi son salut. Ce qui, au plus intime, est le dehors.» Le réalisme, selon lui, passe par le dépouillement, qui ramène aux évidences silencieuses. Un lieu d'indignation et de témoignage, forme littéraire de spiritualité.

Borges et Butor sont les maîtres de Jourde. Dans Festins secrets, il emprunte à La Modification, de Butor, la technique du récit à la seconde personne: la conscience y est sollicitée en reine. Dans l'ascèse d'une écoute où le narcissisme s'éteint, l'écrivain libère une voix de poésie. Réel et imaginaire n'y font qu'un. Le langage maîtrisé refait et saisit alors ce qu'on appelle la réalité. La «saveur du chaos» passe ainsi par l'allègement du rire, tout près du cynisme, lorsqu'illusions et désillusions basculent dans la vacuité indifférenciée du singulier.

Festins secrets, confié à un petit éditeur jouant parmi les grands, est déjà en lice pour le prix Renaudot. Entre la vocifération du monde et le retrait qui le pense, Jourde crée un territoire libre d'emprise. Il en propose l'expérience comme une cavale, au cours de laquelle il remet à l'état de spectres les féroces mordeurs, les Érinyes déchiqueteuses du grenier. Ce mythe est sa portée.

Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • bedek BEDEK - Inscrite 20 janvier 2008 11 h 51

    erreur de titre

    Contrairement à ce qui est indiqué dans les premières lignes de l'article, le titre de l'essai de Jourde critiquant les auteurs contemporains n'est pas "la littérature à l'estomac" (titre d'un livre de Julien Gracq, dont s'est inspiré Pierre Jourde pour son essai) mais "la littérature sans estomac".