Littérature anglaise - Bruce Chatwin, étonnant voyageur

En une petite douzaine d'années d'écriture, Bruce Chatwin (1941-1989) avait réussi à se tailler une réputation monstre dans l'univers sans frontières de la littérature de voyage. Son premier livre, En Patagonie (1977), avait immédiatement propulsé l'écrivain anglais sous les feux de la rampe littéraire. À travers les provinces du sud de l'Argentine, du Río Negro à la Terre de feu, il promenait ses lecteurs sur les traces de descendants de mineurs gallois, de hors-la-loi et de Juifs errants, de tondeurs de moutons, de curés zoologistes et du fantôme de Butch Cassidy — venu mourir jusqu'en Patagonie —, toujours à la recherche de légendes à polir ou à défaire.

Dix ans plus tard, après avoir balayé de son regard bleu l'immensité perdue du bush australien, sur les traces du nomadisme des aborigènes et de leur cosmogonie chantée, Le Chant des pistes s'ouvrait sur cette phrase: «À Alice Springs, quadrillage de rues écrasées de soleil où des hommes en chaussettes blanches entraient et sortaient sans arrêt de Land Cruisers, j'ai rencontré un Russe qui dressait la carte des sites sacrés aborigènes.» Vue aérienne, plongée mordante, puis échappée à hauteur d'homme. Presque tout l'art de Chatwin, habilement mêlé de manière de voir et d'invention, se trouve concentré dans cette seule phrase.

Romans, récits ou reportages s'ajoutent à ces deux oeuvres phares: Les Jumeaux de Black Hill, Le Vice-roi de Ouidah (qui a inspiré au cinéaste allemand Werner Herzog son film Cobra Verde), Utz, Qu'est-ce que je fais là et Anatomie de l'errance. Une somme de 1500 pages aujourd'hui réunie sous une seule couverture chez Grasset. Un traité moderne du nomadisme qui nous offre une fusion parfaite entre le voyage et la littérature. Le compagnon de bibliothèque idéal pour les Îuvres complètes d'un autre géant de la littérature voyageuse, celles de Nicolas Bouvier parues l'an dernier (Gallimard, coll. «Quarto»).

Héritier moderne d'une solide tradition d'écrivains voyageurs anglais, esthète fini, «archéologue raté», comme il se décrivait lui-même, depuis toujours passionné par Rimbaud («l'homme aux semelles de vent», selon la formule de Verlaine), l'écrivain possédera très vite son propre adjectif — «chatwinesque». Une façon de voir le monde où la vérité s'invente et dans laquelle le voyage est autre chose qu'un pont entre deux rives.

Chic indéfinissable, flegme légendaire, bavard comme une pie, expert en tableaux impressionnistes français chez Sotheby's avant de céder à l'appel de la plume et du voyage, Chatwin avait le sens du détail jusque dans le choix maniaque de ses carnets de notes ou dans ses exigences de maroquinerie sur mesure. Selon certains de ses amis, l'écrivain conservait toujours en réserve, dans son sac de voyage, des sardines en boîte et une demi-bouteille de champagne, dans l'éventualité où les choses tourneraient mal — et cela arrivait lorsqu'on choisissait de voyager, comme lui, aussi souvent hors des sentiers battus. Lorsqu'il n'y avait rien d'autre à faire que de s'asseoir, respirer par le nez et attendre que le vent tourne...

C'est donc à sa façon qu'il a réinventé la littérature de voyage, loin des nostalgies d'empire et de l'exotisme de commande. Par l'invention, le brassage du réel et de l'imaginaire, il était un écrivain «en déplacement», un vrai, plutôt qu'un arpenteur-géomètre. À lire à tout prix.

Collaborateur du Devoir