Paul Zumthor (1915-1995) - Traversées

Savant immense, Paul Zumthor était aussi poète, romancier, traducteur, conteur. Tous ceux qui l'ont connu gardent le souvenir le plus vif d'un homme dont la vie était vouée au service de la parole. Pas seulement parce qu'il avait fait de l'oralité le thème le plus obstiné de ses travaux, en particulier dans les raccords qu'il ne cessait d'explorer entre la poétique du Moyen Âge et les arts immémoriaux des cultures de tradition orale, mais aussi et surtout en raison de ses engagements envers la poursuite d'une poésie vivante.

La Bibliothèque nationale du Québec accueille, du 28 septembre au 1er octobre prochain, un colloque international placé sous le titre de Traversées. Rien ne peut mieux approcher la pensée de Paul Zumthor que cette idée de franchir les périmètres toujours trop étroits des disciplines et des genres: il fut, son oeuvre le démontre à chaque détour, un homme des traverses, des passages, des ouvertures. Bien avant d'autres, il avait fait du nomade un idéal de vie, presque une éthique.

La vie de Paul Zumthor à Montréal correspond à une période de bonheur et de riche écriture. Sa bibliographie, bien établie par les travaux de colloques précédents et mise à jour régulièrement sur le site Internet du Fonds Paul-Zumthor, nous met en présence d'une pléiade de travaux qui se répondent les uns aux autres dans ce désir d'atteindre l'essence de la voix.

Rappel

Né à Genève en 1915, Paul Zumthor avait d'abord fait des études de droit, mais il s'était ensuite dirigé vers des études de lettres à Paris, où il travailla avec Gustave Cohen. La trame médiévale de son oeuvre remonte à ces premières études. Professeur à Bâle, il fut ensuite recruté aux Pays-Bas, et c'est en 1971 qu'il décida de s'installer à Montréal, où il enseigna jusqu'en 1980. Ce séjour correspond, il faut le rappeler, à une activité quasi frénétique dans le domaine de la théorie du langage, et Montréal accueillait alors des penseurs aussi importants que Tzvetan Todorov, Michel Foucault, Gérard Genette et combien d'autres. Le programme de littérature comparée dans le cadre duquel il enseigna était un véritable vivier de la poétique contemporaine. Paul Zumthor n'a jamais renoncé à son étiquette de médiéviste, mais il multipliait les ponts dans tous les domaines de la théorie qui se constituait alors: sa discussion avec le formalisme ambiant a provoqué chez lui un approfondissement imprévu de l'oralité et de la voix.

Dans des entretiens publiés ici (Écriture et nomadisme, L'Hexagone, 1990), il a raconté comment il avait été conduit à explorer ces chemins, par exemple au sujet des chants saisonniers. Dans un roman publié en 1969 (Le Puits de Babel, Gallimard), il était revenu, par le biais d'un travail de fiction, sur son itinéraire pour tenter de dire comment les images médiévales avaient habité non seulement son oeuvre érudite, mais aussi son désir personnel d'accéder au poème.

Ce livre, qu'il présente comme une confession-journal, est une passerelle menant vers un interlocuteur universel, l'intellectuel poète qu'il avait reconnu fraternellement en Pierre Abélard. Le poète itinérant souffre toujours des contraintes de l'institution, il doit affronter l'orthodoxie. Paul Zumthor fit son chemin autrement: comme Thomas Pavel, qui était aussi ici durant ces belles années, il subvertit de l'intérieur, par sa passion de la voix et du sens, un édifice qui se crispait dans les schèmes et les sèmes. Je me souviens d'un homme qui gardait cette fraîcheur, cette candeur qui faisait de lui un adolescent ahuri, rieur, et il n'est que juste et nécessaire que, dix ans après sa mort, Montréal et notre nouvelle Bibliothèque prennent le temps de réunir autour de son oeuvre ceux qui reconnaissent la valeur de son héritage et veulent le transmettre.

Collaborateur du Devoir