Inédit - Portraits de famille

À l'occasion de la rencontre internationale Paul-Zumthor qui se déroule du 28 septembre au 1er octobre à la Grande Bibliothèque, nous publions un inédit de cet écrivain et médiéviste québécois d'origine suisse (1915-1995). Cet extrait provient d'une série de page inédites, retirées de la première version du Puits de Babel, publié chez Gallimard en 1969, et reversées par leur auteur au dossier «Éléments pour mémoires» avec, entre parenthèses, la mention manuscrite Souvenirs relatifs à une visite aux grands-parents, de Paris à Genève, en 1925.

J'avais dix ans alors, mais de quelle unité mesurer ce temps-là, fait de tant de nombres complexes, comme disait mon manuel d'arithmétique? Je ne me posais pas de problèmes: l'instituteur s'en chargeait. Autour de moi, il semblait que, du fond immobile de cet hiver, la nature purifiée adressât plus directement à l'esprit son message indéchiffré. Peut-être, dans les halliers de Senard, tout givrés à cent pas de chez nous, les lièvres au poil salé de neige en avaient-ils seuls la clé. Dans la maison forestière, une poutre craquait, puis une autre, un homme s'éveillait au milieu de la nuit et sentait contre lui sa femme endormie, cette certitude. Comment reconnaîtrais-je aujourd'hui la bourgade de mes premiers jeux, des premiers ricanements de filles agglomérées en groupe bêta? [...] La campagne craquait doucement dans le gel. Sur ces routes aujourd'hui perlées de HLM avaient passé mes sept ans, mes huit ans, puis deux autres à la suite, avait passé quelque chose, allé et je demeure, meurs de soif auprès de cette fontaine, ô mon amour que j'ai cassé! Trop amoureux et trop tôt de retours, de paradis hypothétiques, tournez le cabestan à l'envers, l'ancre ne se lèvera pas pour autant, elle a mordu dans le rocher, il ne reste qu'à scier le câble et laisser faire, les bras croisés. Mon père nous emmenait cet hiver-là passer Noël au pays de sa propre enfance. [...]

On avait débarqué pour finir un début d'après-midi au rivage de la grande maison de pierre blanche, sous la terrasse découronnée de ses pots de géranium, à cette saison rentrés dans la salle de bains dont c'était le principal usage. La grand-mère, rigide dans son fauteuil, citait avec des angoisses la chute de la Bourse quand nous entrâmes, ses cheveux blancs séparés en masses bien égales par la raie centrale qu'elle se grattait de temps à autre, toujours du même ongle, et que l'on distinguait déjà sur les vieilles photos bistrées où elle se tenait, fiancée, superbe et dure, debout dans le cadre, une rose à la main à la hauteur du nombril. Elle bannissait de chez elle la radio, invention impie, entretenait ses filles, mûries dans leur trentaine, la laisse à portée de sa vieille main ferme. Les fils moustachus écoutaient, droits sur leurs chaises, dans le salon de coussins bruns, respectueusement muets. Le risque avec elle eût été de laisser croire qu'on avait un peu trop d'argent. Une déesse de la pierre. Ne l'avait-on pas revue depuis deux ans qu'elle renouait simplement le fil de la conversation interrompue: sans doute il ne se rompait jamais en elle, trop sommaire pour que quoi que ce fût s'y rompît. [...] Elle ne plastronnait pas, coqueluche du curé de sa paroisse, elle si humble et charitable. Sûre d'elle-même, par droit de naissance et brièveté d'esprit: ne cherchant jamais à plaire, avec la simplicité d'un objet. Elle questionnait sans cesse, ça la dispensait d'écouter vos discours. Une des tantes servait le thé dans de grosses tasses de porcelaine blanche épaisse, les mêmes où l'on buvait le lait sans café du matin (café le dimanche), à l'occasion le bouillon Maggi; mon peu d'expérience admirait avec une sourde inquiétude le disparate de cet appartement laid et cossu. [...]

Par contraste avec l'autre, ma grand-mère maternelle faisait si mince et diaphane figure que, n'eût été sa robe noire, on aurait pu voir à travers elle le dossier de tapisserie de son fauteuil. En fait, cette tapisserie, je pense ne l'avoir jamais vue: l'ombre douce et souriante était bien opaque. Je la regardais, de derrière mes lunettes rondes, à cercle d'acier, toujours plus ou moins écrasées sur l'oeil par un ballon reçu. Je ne reconnaissais rien en elle, aimable figure épisodique, sans personnage, sinon parfois ce geste de la main droite qu'elle semblait, au rebours des descendances, tenir de sa fille. Chez elle, on buvait le thé (au milieu de la ruine insouciante d'un grand appartement d'où l'on avait, au cours des années, tiré plus d'un meuble pour l'aller vendre) dans des tasses de porcelaine fine à travers laquelle se dessinait la forme des doigts. On ouvrait le gros album où, retenues par des onglets, s'aplatissaient à quatre par page les cartes postales que nous avions envoyées de «là-bas»: la gare vue du nord, la gare vue du sud, avec toujours une jeune fille noire en costume désuet ou un homme à grosse moustache, sur un carton qui buvait l'encre. Puis on repartait sur la pointe des pieds vers l'autre logis. [...]

Je passais mes gants de laine tricotée. Une lueur diffuse rayonnait du visage de ma mère. Confusément, je la savais heureuse. Elle me prenait la main. Je regardais à la dérobée son visage, heureux de son incompréhensible bonheur, et pourtant sans identifier le lien qui nous attachait. Ma mère s'arrêtait, interrompait un instant l'écoulement de ces minutes trop brèves. Elle prononçait des mots: «À Pâques...» ou «Quand tu seras grand...». La phrase ne se terminait pas. Ce n'était pas une phrase, mais une de ces circonstances temporelles parmi lesquelles elle étouffait. Elle étouffait d'avoir quitté sa mère, jadis, pour cette grande solitude interminable malgré nous, malgré l'homme qui l'avait prise, n'ayant jamais appris sans doute à tirer d'elle-même présence et chaleur. Elle se penchait, m'embrassait, j'étais son aîné, son préféré, elle faisait de louables efforts pour le cacher. Elle tendait vers moi ses lèvres, le reste d'elle-même demeurait dans la réserve, maintenait une distance entre ce geste et l'élan réprimé qui l'inspirait. Ses lèvres paraissaient sensuelles; son corps l'était manifestement si peu; à l'ossature, ferme et robuste, il manquait de la chair. Ses grands yeux sombres auraient donné un charme intense à son visage si la vie y avait été moins comprimée. Elle avait, dans mes souvenirs les plus lointains, une voix agréable, souple et bien timbrée; à mesure que des combats s'étaient livrés, la voix s'était durcie, en perdant ses nuances. Je m'écartais. Des impressions indistinctes me poussaient à ce recul, voilées sous l'aspect d'une pudeur. Mes dix ans ne m'empêchaient pas entièrement de redouter en cette femme à qui je devais tout, selon la formule, une confuse inhumanité, celle de la mère «qui ne vit que pour ses enfants» et, qui plus est, s'en fait gloire. Déjà j'exigeais mieux. En moi s'éveillaient des questions étranges: le monde aurait bientôt cessé de m'être seulement donné. Il y a des bambins qui savent l'être dans une sorte d'abandon émerveillé; d'autres ne le savent pas, torturés qu'ils sont d'un désir de se faire valoir, obsédés par leur travail scolaire ou par une imagination morbide: sans être jamais entré vraiment dans aucune de ces catégories, déjà je m'extrayais de cette bouillie d'égoïsme féroce et d'indifférence qui constitue ce que ma grand-mère nommait, la larme à l'oeil gauche, «le monde des enfants». Ma mère trouvait toute douceur dans le «sacrifice», cette avidité déguisée. Son horreur de la faute la retenait de la moindre parole qui n'appartînt à la rhétorique de tout le monde, du moindre geste. Pourtant, il m'arriva de la trouver, un jour, endormie sur un divan: soudain si jeune et belle et donnée. Et, dans ce moment-là, l'affection que j'avais pour mon père me permit de comprendre, à la mesure de mon âge, ce qui avait pu se passer.