Mariage gai: les dessous de l'histoire

Vous avez l'impression que le débat sur les mariages gais dure depuis une éternité? Vous n'êtes pas loin de la vérité. La première fois qu'un politicien fédéral s'est risqué à évoquer ce controversé sujet, c'était en... 1968, avec le coloré Réal Caouette, chef du Crédit social. Il avait alors brandi cette «menace» à la société dans le cadre du premier débat des chefs télévisé, sous le regard amusé de Pierre Elliott Trudeau et d'une foule qui n'en croyait pas ses oreilles. «Un homme, un homme mature, pourrait à l'avenir épouser un autre homme», avait-il dit. L'exubérant politicien combattait alors une loi du Parti libéral qui voulait pourtant seulement décriminaliser l'homosexualité!

C'est avec cet épisode révélateur du chemin parcouru par la société canadienne que Sylvain Larocque ouvre son livre Mariage gai, les coulisses d'une révolution sociale. Journaliste pour la Presse canadienne sur la colline parlementaire à Ottawa, Sylvain Larocque a suivi de très près la saga des mariages gais, qui a finalement abouti en juillet dernier.

Récit politique avant tout, mais également judiciaire, puisque les tribunaux ont joué un rôle immense dans cette avancée en faveur des homosexuels, ce livre s'impose d'emblée comme le bouquin de référence sur le sujet.

Larocque mêle habilement les faits, le contexte, les bagarres politiques, les histoires personnelles et des anecdotes qui font sourire. Comme celle-ci: Michael Hendricks et René LeBoeuf, figures de proue du militantisme pour les mariages gais au Québec, voulaient faire avancer leur cause en 1998 lorsqu'ils engagèrent un jeune avocat motivé «mais qui ne savait pas trop comment s'y prendre», relate Sylvain Larocque. Quelques mois plus tard, le couple met à la porte cet avocat, qui était nul autre que... Stéphane Gendron, aujourd'hui maire de Huntingdon et animateur polémiste!

Ce petit détail, comme plusieurs autres dans le livre, démontre à quel point l'auteur a fouillé son sujet dans les moindres recoins. Peut-être trop, même. Le commun des mortels trouvera probablement ardues les cent premières pages, qui retracent les batailles judiciaires et les premiers mariages gais illégaux, tant au Canada (1974) qu'aux États-Unis (1971). Ces premiers chapitres s'apparentent en effet plus à l'ouvrage de référence universitaire qu'à des «coulisses de révolutions sociales».

Tractations politiques

Il n'en demeure pas moins que la chronologie décortiquée par Larocque aide à comprendre à quel point les groupes de pression homosexuels ont pris du temps avant de revendiquer le droit au mariage, pour ensuite lancer la machine à fond de train dans une danse judiciaire soigneusement planifiée. À la lecture du livre, on constate que le lobby homosexuel a remporté la bataille parce qu'il a le mieux planifié sa stratégie, notamment avec ses coups de boutoir devant les tribunaux.

Pour qui aime la politique, les deux derniers tiers du livre se lisent avec délice. On voit à quel point le gouvernement libéral, qui se targue aujourd'hui de cette avancée, était farouchement opposé aux mariages gais. Un grand nombre de ministres actuellement dans le cabinet Martin ne voulaient absolument rien entendre à ce propos. Le mariage gai était même, à un certain moment, au centre de la guerre de clan entre Paul Martin et Jean Chrétien, même si on constate dans le livre que l'ancien premier ministre est allé de l'avant à contrecoeur. On entre vraiment ici dans les coulisses du pouvoir.

Un livre incontournable pour qui s'intéresse de près ou de loin au mariage gai. Mais après dix ans de débat, le public veut-il encore en entendre parler?

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Mariage gai, les coulisses d'une révolution sociale

Sylvain Larocque

Flammarion Québec

Montréal, 2005, 337 pages