Essai - Keynes ou les combats d'un économiste

Les religieux de l'économie, souvent extravagants dans leur prosélytisme, n'ont heureusement pas réussi à convertir tous les païens qui refusent l'emprise de leurs prédications saugrenues. Un des économistes les plus éloignés de la fâcheuse religion qu'est souvent l'économie fut John Maynard Keynes (1883-1946), connu comme le grand théoricien de l'intervention de l'État et le père du socialisme libéral.

Professeur à l'UQAM, spécialiste de l'histoire de la pensée économique, Gilles Dostaler affirme dans Keynes et ses combats que son oeuvre a hélas été réduite par rapport à ses dimensions humaines réelles. Des économistes et leurs disciples, qui semblent croire que toutes les théories, y compris les théories économiques, s'autogénèrent «indépendamment des conditions qui les voient naître», ont en quelque sorte tués Keynes.

Dans cette vaste étude solidement documentée que constitue Keynes et ses combats, Gilles Dostaler entend pour sa part resituer l'économiste en prenant en compte l'ensemble de sa vision du monde. Il explore à cette fin plusieurs facettes méconnues de sa pensée sous la forme d'une étude rigoureuse et particulièrement profitable pour quiconque cherche à comprendre un peu mieux les sérieux défauts de notre système économique.

Qui sait que Keynes, révulsé par l'hypocrisie de la morale victorienne, appuyait sa pensée économique sur une conception morale où une quête de libertés plus grandes s'avère omniprésente? Keynes se montre même un défenseur des droits des homosexuels et milite, jusqu'à la fin de sa vie, pour que soient changées des coutumes et des lois dont il juge le caractère moyenâgeux.

Petit-fils d'évêque et néanmoins mécréant, Keynes se passionne pour l'art, la morale et la philosophie. Faire l'histoire des idées, y compris en économie, est pour lui un préalable essentiel pour quiconque souhaite une plus grande émancipation de l'esprit humain. Ami de Virginia Woolf, plongé comme elle au coeur de Bloomsbury, ce milieu intellectuel anticonformiste londonien, il s'attache à discuter ouvertement de toutes les facettes de la vie. S'il en avait eu le talent naturel, affirmait-il, Keynes aurait préféré être un artiste plutôt qu'un homme des sciences du chiffre. Imagine-t-on un autre économiste que lui fonder un théâtre?

«Une science morale»

Le «nouveau libéralisme» que propose Keynes n'est donc pas qu'économique. Dans Keynes et ses combats, Gilles Dostaler défend l'idée que la révolution économique que veut mettre en vigueur Keynes s'appuie sur une vision du monde empreinte de tolérance et de compassion. Pour lui, l'économie est d'abord et avant tout «une science morale».

Keynes et ses combats débute par une synthèse de l'univers de la pensée de l'Angleterre du XIXe siècle. Keynes cherche en somme à résoudre les mêmes problèmes éthiques auxquels se confrontent, entre autres, Jeremy Bentham, John Stuart Mill,

Henry Sidwick, Leslie Stephen et George Moore.

Sa pensée, Keynes la module cependant en dehors de cette tendance à la mathématisation de l'économie qui réduit la vie à une équation. Il est convaincu qu'on ne peut appliquer les mêmes règles froides à l'économie qu'à la physique. «Si Keynes ressuscitait aujourd'hui, affirme Dostaler, ce serait pour découvrir que la soumission des sciences morales à l'emprise du raisonnement mathématique s'est affermie, non seulement en économie, qui ressemble de plus en plus à une branche des mathématiques appliquées, mais dans plusieurs autres sciences humaines.»

Tout au long de sa vie, le politique occupe une place importante dans l'organisation de sa pensée. Mais où campe-t-il exactement sur le terrain politique? Pour certains, Keynes se situe à gauche, très à gauche. Pour d'autres, notamment les marxistes, il est jugé comme un conservateur d'autant plus dangereux qu'il affecte, à leurs yeux, une sympathie pour les couches populaires. Keynes s'amuse dans les faits à naviguer entre les perceptions, déjouant à peu près tout le monde.

Un penseur complet

Pas étonnant que Dostaler tienne Keynes pour un penseur plus complet qu'on a voulu le croire en le réduisant très sommairement à un statut de lord anglais devenu théoricien de l'intervention de l'État et du déficit comme moteur de relance économique. D'ailleurs Keynes prône «plutôt l'alternance de déficits et de surplus en fonction de la conjoncture», qui s'appuie sur une vision sociale d'ensemble. Chose certaine, Keynes s'oppose aux tenants du laisser-faire: «Croire, écrit-il, qu'il existe un quelconque mécanisme automatique d'ajustement fonctionnant sans heurts qui préserve l'équilibre à la condition de se fier aux méthodes du laisser-faire constitue une illusion doctrinaire qui ne tient pas compte des leçons de l'histoire tout en n'ayant aucun support théorique solide.»

Servi par une plume vive et précise, le travail de Gilles Dostaler est tout à fait passionnant, de bout en bout. Il ne remplace peut-être pas les grandes biographies et certaines études consacrées à l'économiste anglais, mais il donne à réfléchir au mieux sur ce qui apparaît de plus en plus comme une évidence: Keynes doit être relu.

Le Devoir
1 commentaire
  • Stéphane Martineau - Inscrit 22 août 2005 13 h 20

    De l'espoir pour demain

    La recension de M. Nadeau laisse entendre qu'il y a de l'espoir en matière d'économie et que nous sommes peut-être à l'heure d'une redécouverte de la pensée de Keynes. En effet, le Prix Nobel d'économie de 2001, Joseph E. Striglitz (professeur à Colombia et ancien conseiller du président Clinton), dans un ouvrage très critique à l'endroit du FMI, de la Banque mondiale et du néo-libéralisme (La Grande Désillusion, 2002, Paris, Livre de poche pour la version française), invite lui aussi, en quelque sorte, à un retour à Keynes et plaide pour des instances économiques mondiales responsables devant les citoyens et préoccupées d'autre chose que de l'enrichissement des riches.