Essai - Le langage expliqué aux enfants

Le grand philosophe allemand Walter Benjamin avait accepté, entre 1929 et 1932, de relever un audacieux défi: rédiger pour la radio allemande des émissions destinées à la jeunesse. Ces textes, plus tard, seront réunis dans un recueil intitulé Lumières pour enfants.

Cet exercice de vulgarisation et de modestie a fasciné Gilberte Tsaï qui a décidé de le reprendre en invitant des penseurs et des écrivains d'aujourd'hui à livrer de petites conférences thématiques qui s'adressent à des enfants de dix ans et plus. La règle du jeu: «que les orateurs s'adressent effectivement aux enfants et qu'ils le fassent hors des sentiers battus, dans un mouvement d'amitié traversant les générations».

L'écrivain Jean-Christophe Bailly a choisi de parler du langage. Sa conférence, intitulée Le pays des animots (Éditions Bayard), est une pure merveille d'intelligence, de clarté et de plaisir pédagogiques. En peu de pages, Bailly parvient à expliquer la distinction entre la langue parlée et la langue écrite, à faire prendre conscience de l'arbitraire du signe (et du statut particulier des onomatopées), à s'interroger sur l'origine des langues, à traiter du phénomène des variations linguistiques régionales et situationnelles, à présenter la logique alphabétique et à faire l'histoire des supports de l'écriture.

C'est, dira-t-on avec raison, déjà énorme, mais Bailly va encore plus loin en ouvrant une réflexion philosophique sur le langage. Ce dernier, explique-t-il, contrairement à ce que l'on croit, ne sert pas qu'à communiquer. Les animaux, d'ailleurs, dans une certaine mesure, parviennent à communiquer, même en l'absence de langage au sens humain. Aussi, ce qu'il faut comprendre, c'est que «l'homme, entre les animaux, ce n'est pas celui qui communique, c'est celui qui raconte, celui qui peut parler de ce qui n'est pas là». Dans une sublime formule, il ajoute: «C'est par le langage que l'homme touche au monde, c'est par les mots que l'homme sent le monde. C'est notre façon à nous de faire.»

En conclusion, Bailly propose même, en mettant à profit la passion du jeu des enfants afin qu'ils comprennent, une définition à la fois simple et juste du métier d'écrivain et de ses rapports avec le langage: «Tout le monde écrit et tout le monde parle, donc l'écrivain ce n'est pas quelqu'un de spécial en ce sens-là; on pourrait peut-être dire qu'il écrit plus que les autres, plus souvent, mais je ne crois pas que ce soit une bonne définition. Ce n'est pas qu'il écrive plus, c'est qu'il écrit autrement, il essaie avec les mots, les animots, d'écrire des phrases nouvelles, des phrases qu'on n'a jamais vues, jamais entendues. C'est sa fonction: renouveler le langage, le nettoyer, l'entretenir, lui faire prendre de l'air. Et c'est très utile.»

Heureux les enfants qui ont droit à tant d'intelligente amitié! Courez vous procurer ce bijou pour tous les âges!

Collaborateur du Devoir