Retailles de vie

Dans le Québec des années 1930 et 1940, l'orphelinat d'Huberdeau dans les Hautes-Laurentides, dirigé par les frères de la Miséricorde, accueillit jusqu'à quatre cent cinquante orphelins ou enfants abandonnés. Au début des années 1990, des orphelins de cet établissement victimes d'abus sexuels associèrent leur cause à celle des enfants de Duplessis. La mémoire sociale et religieuse québécoise s'entacha un peu plus.

Sans nier les effets irréversibles de ces actes répréhensibles sur les victimes, Vania Jimenez redonne dans un roman polyphonique la parole aux frères de l'orphelinat agricole dont la majorité, de bons pédagogues sans arrière-pensées, ont instruit, éduqué, orienté et aimé ces enfants. Une histoire d'hommes et de silences portée par l'opus 106 de la vaste Sonate pour piano en si bémol majeur n° 29 («Hammerklavier») de Beethoven.

Un trou rempli de silence

Alors que son ex-conjointe s'envole pour la Corse avec son nouvel amant, Michel Adler, musicien sensible et tourmenté, doit assumer la garde de son fils Alexis. Devant remplir ses engagements, il l'inscrit à la base de plein air du lac Sergent. L'enfant tombe malade, obligeant Michel à rester près de lui quelques jours. Toujours sous la responsabilité des frères de la Miséricorde, l'ancien orphelinat d'Huberdeau deviendra pour le musicien le théâtre d'un formidable retour en arrière sur les traces de ses origines.

Écoutant le récit de l'établissement d'Huberdeau, Michel découvre que Luis Adler, son père, a été éduqué avec son jeune frère par les religieux de l'orphelinat jusqu'à son adoption par un couple d'émigrants belges. Le frère Laurier avec qui il sympathise s'avère être son oncle. Les retailles de vie de la singulière famille de Michel s'assemblent morceau par morceau. «C'est fou comme de petits événements dans la vie ébranlent notre équilibre à tout jamais», confie le frère Laurier à son neveu.

Séparé de son frère après l'adoption, il ne l'a jamais revu. «Les années ont passé et il s'est fait un trou rempli de silence dans ce coin de moi, le coin familial.» Michel comprend alors qu'il a porté à son insu les silences de son père sur son passé. Qu'il a hérité de «sa faille». D'où l'angoisse qui l'étreint chaque fois qu'il interprète l'opus 106 de Beethoven, cette oeuvre qualifiée de «monument de la douleur humaine».

À travers la trame dramatique, s'appuyant sur une solide documentation et multipliant les points de vue narratifs, la romancière fait revivre sous nos yeux la vie quotidienne de l'orphelinat d'Huberdeau, rythmée par les excursions dans la nature, l'approfondissement de la foi et les chants tirés des cahiers de La Bonne Chanson, imprégnés des valeurs chrétiennes et familiales des Canadiens français de l'époque.

S'en tenant aux faits, loin de toute polémique, elle revient sur le «pan noir» du passé religieux québécois, à savoir les gestes abusifs inexcusables de certains frères — «certains sont entrés en religion pour fuir leurs ombres. Entrés en religion pour leur échapper, ils les ont rencontrées, les ont prises en pleine gueule, comme on dit, ces ombres» — ainsi que le silence des communautés religieuses et du clergé de l'époque.

Elle rappelle au passage la responsabilité de l'État dans les mauvais traitements infligés aux orphelins sous Maurice Duplessis, dont certains en bonne santé furent enfermés avec des déficients dans des établissements psychiatriques.

Profond et touchant

La conjoncture économique difficile vient compléter le portrait de moeurs de l'époque. Les nuages noirs s'accumulent dans le ciel de l'Occident, on assiste à la fin des années folles à New York. Une économie boursouflée annonce la pire débâcle financière de l'histoire — le krach de 1929. «Le Québec est pris, comme une mouche dans une toile d'araignée.» Mozart Ménard, le grand-père de Michel Adler, modeste ferblantier, subit de plein fouet la Grande Dépression. «La cendre fine de la misère s'infiltre partout.» Les communautés religieuses ne sont pas à l'abri du dénuement.

Le Silence de Mozart est un roman profond et touchant, tendre et respectueux, voire lumineux malgré le thème douloureux qu'il aborde. Il souffre toutefois de longueurs. La romancière a tendance à tergiverser. Du coup, son récit s'affadit. De plus, les allers-retours désordonnés dans le passé de ses personnages font perdre momentanément le fil de l'histoire.

Le Silence de Mozart est le deuxième roman de Vania Jimenez, femme passionnée très engagée dans sa profession. Médecin, elle se consacre aujourd'hui à la direction de l'unité de médecine familiale et des services médicaux au CLSC Côte-des-Neiges.

Collaboratrice du Devoir