Récit - Complots portuaires

Le récit mérite considération, et mieux encore. Dans ce Terminal Frigo, aux effets retenus et mesurés, très documenté, le journaliste (à Libération, entre autres) et romancier (maintes fois primé) Jean Rolin raconte une passion: celle qu'il entretient pour les chantiers navals et leurs paysages industriels, aux horizons de sidérurgie et de pétrochimie. Il y évoque drames et solidarité des hommes venus du bout du monde y travailler.

On lui savait le coeur marin, puisque, hormis la guerre, il a consacré au monde aquatique ses plus beaux loisirs d'écrivain. Cette fois-ci, il réunit les deux mondes, en faisant sienne la navigation dans l'histoire de ces engins de feu.

Avec son ambiance de bassins industriels, ses coques de paquebots et de cargos, du Havre à Marseille, en passant par Lorient, Brest et Saint-Nazaire, le sujet demeure inhabituel et austère, convenons-en. Jamais Rolin ne s'adonne aux banalités. À Dunkerque, à Calais, les gros oiseaux noirs, bleu cuirassé sur or liquide au couchant, distillent sous ses yeux la magie titanesque et noire des porteurs de canons.

Chronique d'une époque

L'histoire du bâtiment de ligne Jean-Bart, il la connaît en détail. Il ne s'y attarde pas, rectifie une erreur admise en quelque lieu officiel, dénonce une intrusion écologiste, ajoute le cas d'un autre navire et rappelle des faits. Peu à peu, il précise ce qui le raccroche à cette histoire: celle de sa famille — son oncle, son père — et de gens qu'il a lui-même fréquentés. L'écriture trace ainsi un paysage industriel qui a marqué le XXe siècle, avec ces hommes dont la marine française requiert aujourd'hui moins de services et d'usages.

Le récit a l'air d'un carnet de bord, rédigé par un commandant en manoeuvres. Est-ce du pont de navire ou du port, de la chambre d'hôtel ou de la cabine que le regard porte? Jumelles au poing, Rolin épluche aussi les documents avec minutie, les photos, les journaux. Il livre une écriture d'archives qui colle à la véracité du souvenir personnel, acquis en croisant recherches et circonstances. Comment s'est en allé le monde fermé des dockers? Comment s'y sont produits des accidents meurtriers pour les travailleurs des chantiers? Rolin rouvre les dossiers.

Autour d'une affaire précise, sise en 2003, l'enquête prend tournure. Le récit bat son plein, politique et policier, sans tricher. Plus le journaliste avance, plus l'écrivain brosse des portraits vivants sur fond d'intérêts socioéconomiques. Rolin marche, parle, rencontre et se souvient. Le ton est aussi âpre qu'une claque de l'océan. Rappelons que l'auteur a reçu le Grand Prix de littérature Paul Morand, récompensant l'ensemble de son oeuvre, en 2004.

Collaboratrice du Devoir