Essai - Censure !

Au moment où la censure revit dans les injonctions d'intégrismes de tout acabit, il importe de nous rappeler son histoire, qui est celle de la fragilité des discours et celle de leur liberté. Le projet de Pierre Hébert, raconter l'histoire de la censure au Québec en s'attachant à certains épisodes marquants mais aussi et surtout aux divers mouvements qui en déterminent le sens et les modalités, mérite donc d'être salué: il constitue un apport indéniable à l'histoire de la littérature et à l'histoire des idées, livre une riche réflexion sur le pouvoir tel qu'il s'exerça au Québec.

Pour Pierre Hébert, dont la réflexion se nourrit de nombreux penseurs (Popper, Grivel, Arnsperger, Kuhn), il existe plusieurs sortes de censures: une censure proscriptive, explicite, qui consiste à interdire un écrit condamnable, son édition, sa diffusion et sa lecture; une censure prescriptive, difficile à déceler mais néanmoins effective, qui incite avec plus ou moins d'efficacité à la lecture d'oeuvres dites saines; une autocensure, difficile à reconnaître, qui témoigne de la crainte de s'écarter des normes. C'est dire que la censure est ici définie de manière large. Cela permet à Pierre Hébert d'aborder à la fois les rares cas de censure officielle — Les Demi-Civilisés de Jean-Charles Harvey —, les interventions «amicales» du clergé, qui incite à modifier ou à ne pas publier un texte — par exemple les pressions à l'égard d'Albert Lévesque, qui publie la collection «Romans de la jeune génération» — et les diverses interventions qui visent la nationalisation de l'imagination. Cette dernière forme, «intégrale», de censure aurait conduit au régionalisme littéraire, confondu avec les traits de l'identité nationale et conçu comme le tout de la littérature. Ainsi, c'est «naturellement» que la littérature, réfléchissant la nature de la nation, se tenait à l'écart des fictions délétères et des épanchements de la subjectivité — à l'écart du mal.

Bien sûr, plusieurs écrivains s'insurgent, de diverses façons, contre cette naturalisation de l'art, soumis à des impératifs nationaux et moraux. Quoiqu'il mette l'accent sur des textes, publics et privés, qui permettent de voir à l'oeuvre l'opération de nivellement des esprits, du côté de ceux qui exercent la censure comme de ceux qui la subissent, l'ouvrage offre néanmoins un substantiel échantillon de gestes de résistance individuelle, qui invitent à douter de la véracité du triomphalisme affiché par l'Église entre 1920 et 1945. D'une certaine façon, l'existence même des oeuvres récalcitrantes témoigne d'un relatif échec de la censure, malgré la perception qu'en avaient les acteurs eux-mêmes.

Après la guerre, le complexe échafaudage dressé par le clergé s'effondre rapidement. Des tentatives pour faire en sorte que l'État devienne un agent de contrôle actif du discours et sévisse contre les comic strips, par exemple, échoueront. Pour reprendre l'expression de Pierre Hébert, «le voile s'est déchiré». Malgré les nombreux jugements négatifs mettant en garde les bonnes âmes contre les mauvais livres, dans Mes fiches et dans Lectures, entre autres, malgré quelques épisodes où s'illustre le ridicule des censeurs, comme lors de l'interdiction de célébrer le centenaire de la mort de Balzac, la séparation est consommée entre un clergé qui affirme que la vérité vient d'en haut et des intellectuels qui tiennent à juger par eux-mêmes et à se doter d'une culture personnelle dont l'acquisition suppose l'exercice de la liberté de pensée. Le récit des escarmouches nombreuses qui mettent aux prises les intellectuels et les journalistes des années 50 (Jean Simard, Gilles Marcotte, Gérard Pelletier, T.-D. Bouchard) et un clergé étonné de voir se tourner contre lui des alliés auparavant aussi soumis que Le Devoir ou les éditeurs est particulièrement savoureux et montre bien l'ampleur des forces qui oeuvrent déjà à transformer la société québécoise.

Une allégorie

Hébert propose en conclusion une allégorie de l'histoire de la censure au Québec, personnifiée par Anastasie, telle que dessinée par Gil: Anastasie cherche le mode d'emploi (1625-1840), Anastasie coupe (1840-1900)... puis elle égalise (1900-1929). Bien qu'elle soit contestée (1930-1935)... Anastasie reprend son souffle (1936-1945)... puis elle est frappée au coeur (1945-1951)... pour se crisper dans d'ultimes convulsions (1950-1959). Cette allégorie montre le caractère variable de la censure au Québec et illustre bien le mode d'exposition choisi par Pierre Hébert qui, sans jamais sacrifier la rigueur, use d'une langue vive et colorée.

Bien sûr, dans ce récit, Anastasie représente le pouvoir quasi occulte du clergé, qui fait corps et semble animé d'une intentionalité unique — malgré des variations parfois marquées d'un diocèse à l'autre, d'un prêtre à l'autre. Rôde la tentation d'inscrire les gestes individuels dans un grand complot collectif. Cette façon de voir tend à réduire la part de responsabilité des divers acteurs qui contribuent à la mise en forme d'un discours commun et à considérer les contre-pouvoirs comme négligeables. Heureusement, les exemples sont suffisamment nombreux pour que le lecteur voit à l'oeuvre les tensions restées dans l'ombre. De sorte que le récit unifié proposé par Pierre Hébert ouvre sur plusieurs autres récits, qui restent à raconter. Ce qui est une belle preuve de fécondité.

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