Entrevue avec Hubert Nyssen - De désir et de mémoire

Les livres le fascinent jusque dans leur aspect le plus physique. Non qu'il ne craque pas pour le texte, d'abord et avant tout, bien sûr. Mais il éprouve aussi un engouement presque sensuel pour l'élégance d'une couverture, la coupe de l'ouvrage, sa typographie mesurée, un papier écru et mat, son grain, la façon dont le livre tient dans la main. Ces éléments lui procurent, autant que le texte qu'on y trouve, leur part de jouissance. Il faut dire qu'Hubert Nyssen, écrivain d'abord et avant tout (son nouveau roman, Zeg ou les infortunes de la fiction, est coédité ici cet automne), est le fondateur d'Actes Sud, cette maison d'édition française qui s'est distinguée justement par cette apparence unique qu'elle a donnée aux livres qu'elle publie. Or, on entre dans les livres d'Actes Sud comme dans un lit bien fait. Reste à s'y trouver en bonne compagnie.

Et quand il parle de sa carrière, l'écrivain Hubert Nyssen revient toujours à la passion, au plaisir, au désir de lire, et d'écrire. Son dernier roman, Zeg ou les infortunes de la fiction, met en scène un débat entre un auteur et ses personnages, le premier étant contrarié par l'indépendance d'esprit des seconds.

Il était cette semaine de passage à Montréal, où vient aussi de paraître un recueil de textes sur les plaisirs de lire, d'écrire, de découvrir, d'éditer: Sur les quatre claviers de mon petit orgue, paru chez Leméac/Actes Sud. Des poèmes, des extraits de conférences et des articles qui permettent de partager un doigt de son immense culture. Un bouquet de réflexions où l'on retrouve à chaque page son amour du mot, de la phrase. Car la vie d'Hubert Nyssen est parsemée de rencontres avec les écrivains, que celles-ci soient survenues sur papier, ou en chair et en os.

Il cite délicieusement René Char, qui disait qu'un «grand poète se reconnaît au nombre de poèmes qu'il n'écrit pas». Il élabore sur la traduction, dont Walt Whitman disait que «la langue étrangère y transforme la langue maternelle», ou sur la critique, qui faisait s'indigner Albert Camus: «Quatre ans pour écrire un livre, quatre lignes pour l'anéantir!» Il évoque son amour adolescent pour Paul Valéry, qui disait que «la vie de l'homme est comprise entre deux genres littéraires. [...] On commence par ses désirs et on finit par ses mémoires». Or, le désir et la mémoire se côtoient toujours chez Hubert Nyssen.

C'est d'ailleurs pour rencontrer des écrivains, pour discuter de littérature avec eux, qu'Hubert Nyssen s'est d'abord orienté vers l'édition. Pour discuter en tant qu'écrivain avec d'autres écrivains. Le jour de notre rencontre, il s'apprêtait à se rendre à New York, rendre visite à l'écrivain Paul Auster et sa femme.

Leur amitié a de quoi se nourrir. En fait, Paul Auster n'avait publié qu'un seul livre, et avait essuyé une douzaine de refus pour d'autres qu'il avait écrits, quand Hubert Nyssen s'est engagé à traduire en français son oeuvre jusque-là presque inédite. «J'ai pris tout Paul Auster, y compris ce qui n'existait pas encore. Je lui ai dit que je lui faisais confiance. Nous avons véritablement bâti son succès sur l'enthousiasme qu'en tant qu'écrivain j'éprouvais pour Paul Auster écrivain.» Tout cela parce qu'il y avait entre eux connivence d'univers, connivence de sensibilité.

À New York, Nyssen causera avec Auster d'Hawthorne, de Giono, de Melville. «Parce que Paul vient d'écrire un commentaire sur un extrait du journal de Melville, "15 jours avec mon fils et le petit lapin"», dit Nyssen. Et qu'Hawthorne et Melville, comme Nyssen et Auster, étaient aussi de grands amis dans la vie.

«Mon bonheur, en tant qu'écrivain, c'est d'avoir découvert des auteurs comme Paul Auster, comme Nancy Huston, comme Göran Tunström», dit-il.

Parmi les autres écrivains qu'il évoque aussi volontiers, on trouve Nina Berberova, qu'il a connue à 85 ans, à un âge où elle n'écrivait plus depuis 20 ans, et qui n'avait été publiée qu'en russe. «Je l'ai fait traduire en 17 langues», dit-il. Il raconte comment il s'est d'abord décidé à traduire les titres du Suédois Göran Tunström, avant même de les avoir lus, sur le simple enthousiasme d'une inconnue rencontrée dans un avion. Un tel enthousiasme ne trompe pas, dit-il. Cette intuition s'est d'ailleurs confirmée par la lecture.

«Le métier d'éditeur est un métier où il faut de l'instinct, il faut un tempérament de joueur, il faut être aventurier, mais il faut être raisonnable. Il faut être passionné, il faut être amoureux», convient-il.

En fondant Actes Sud, à la fin des années 1970, et en lui permettant de se développer au cours des années, Hubert Nyssen relevait le défi incroyable de se faire une place dans l'univers déjà bien rempli de l'édition française, alors même qu'il avait pignon sur rue dans le sud de la France, en Provence, plutôt qu'à Paris.

«J'ai développé cette maison moi-même, je l'ai conduite en rappelant sans cesse deux mots à mon équipe: plaisir et nécessité. Si vous n'éprouvez pas de plaisir, ne faites pas ce métier. Si dans ce métier vous faites des choses sans plaisir, revoyez-les, c'est qu'elles sont mal faites. L'édition est un métier de plaisir, de plaisir de lire, le plaisir de découvrir, le plaisir de faire découvrir, d'entretenir le plaisir.»

Quant à la nécessité, celle notamment de tenir des comptes en règle, elle ne doit pas non plus, au milieu de ce plaisir, être perdue de vue.

Mais la nécessité, c'est encore une fois le plaisir de la rencontre. Chez Nyssen, on sent que ces échanges sont fondamentaux, comme s'ils avaient tissé le drap même de sa vie. Nancy Huston, par exemple, lui a inspiré un joli poème, qui se termine sur ces mots: «[...] c'était dans la mémoire forestière / où se rencontrent ceux dont un doigt d'ange / à la naissance n'a pas radié les souvenirs. / Force est donc de le croire: je te connais depuis toujours.»

SUR LES QUATRE CLAVIERS DE MON PETIT ORGUE
Lire, écrire, découvrir, éditer
Hubert Nyssen
Leméac/Actes Sud
Montréal/Arles, 2002, 170 pages

ZEG OU LES INFORTUNES DE LA FICTION
Hubert Nyssen
Leméac/Actes Sud
Montréal/Arles, 2002, 225 pages